‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 162 sur 258 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

nom à une cause qu'il croit juste. Il y a peut-être de l'exagération dans ces jugements opposés; mais quelque honorable que soit la cause à laquelle nous nous dévouons, il n'est pas permis de la servir avec des ruses et des fraudes; car en aucun cas il ne nous est permis de l'aire le mal en vue du bien qui en peut résulter. Ce principe, si simple parce qu'il est vrai , a rarement été pratiqué par les partis; nous ajouterons seulement à l'égard de JNicolas Poulain , non à sa décharge, mais comme explication de sa conduite, qu'il vivait à une époque où les ligueurs avaient perdu les notions les plus élémentaires du juste et du vrai, et qu'il crut bien faire en dénonçant ses complices. Mais écoutons-le lui-même dans le récit qu'il nous fait de ces temps malheureux. Rentré dans son logis après une conférence qui s'était tenue à l'hôtel Saint-Denis, il écrit dans son journal ce qui suit:

« Après avoir longtemps considéré cette misérable et damnable entreprise, je vis que ce n'était qu'une pure voierie et que les princes et les grands faisaient jouer ce jeu par le petit peuple pour déposséder le roi de sa couronne et en investir ceux de Lorraine , après avoir coupé la gorge aux vrais héritiers d icelle et aux principaux membres et officiers de cette couronne. L'horreur de cette entreprise m' étonna, et tant de sang qui se devait répandre se présumant continuellement à mes yeux, même quand je pensais prendre mon repos , m'effraya tellement et me donna une si grande appréhension et remords de conscience, que je me promis dès lors de me tirer de la ligue et de la compagnie conjurée de tels méchants. Enfin il me sembla que si je pouvais, avec la grâce de Dieu, être cause d'empêcher un si grand massacre de gens de bien , je ferais une bonne œuvre. Aussi , bien que les grandes richesses qui m'étaient promises ne me profiteraient de rien ; que je pouvais mourir et au partir de là aller droit en enfer, qui était le grand chemin de la ligue. Je me remettais devant les yeux que j'étais Français de nation, que j'avais prêté I© serment de fidélité à mon roi souverain lorsque je fus reçu lieutenant de la prévôté, tellement que s'il se brassait quelque chose contre lui j'étais tenu, sous peine de crime de lèse-majesté; joint que je vivais des gages et profits que me donnait Sa Majesté : toutes ces considérations, dis-je,

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me touchèrent tellement le cœur , qu'après avoir invoqué Dieu à mon aide, je pris résolution d'en avertir le roi; mais m'en proposant la manière, je me trouvai si fort perplexe et troublé par les difficultés qui se présentaient outre la peur que j'avais d'être découvert par les conspirateurs , que je demeurai tout court. Il me souvenait d'ailleurs qu'on en avait fait mourir tout plein pour avoir dit la vérité, et que j'avais affaire à des princes et à une maison contre laquelle les plus grands n'osaient parler. 1 »

Ce fut cet homme qui avertit le roi de se tenir sur ses gardes et fit échouer à trois reprises les complots des ligueurs. Quelque grande que fût l'indolence de Henri III, il fut alarmé des tentatives audacieuses des Seize et donna ordre à quatre mille Suisses qui tenaient garnison de venir loger au faubourg Saint-Denis , afin de les avoir à toute heure à sa disposition, au moindre indice de révolte.'

Guise , en politique prudent , ne s'était pas mêlé aux intrigues des Seize : le rôle d'un Bussy-Leclerc ne convenait pas à sa nature chevaleresque ; il aspirait bien au trône de son maître , mais il n'eût pas voulu en monter les degrés par des moyens bas et honteux. Pour le moment il se contentait de sa popularité qui, en face de l'impopularité du roi, transportait au sujet toute l'autorité du maître. 11 ne faut pas non plus oublier que le dogme du droit divin des rois était tellement enraciné dans les esprits , qu'il n'est pas étonnant que le prince lorrain se sentît arrêté devant cette barrière. Vrai ou faux, un principe est une puissance plus grande quelquefois qu'une armée : celle-ci , on peut la battre ou l'anéantir en quelques heures ; mais il faut des siècles pour renverser ou établir un principe. Henri III était la faiblesse même : sa force ne lui venait que de ce qu'il croyait être son droit. C'était son seul bouclier contre son ambitieux sujet.

Lorsque Guise apprit la nouvelle de la prochaine arrivée

1. Procès-verbal de Nicoias Poulain, à la suite du Journal de l'Estoile.

2. Mémoires de Villeroy, liv. XI, p. 210. — Pasquier, t. II, liv. XII, lettre t, p. 332.

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