LIVRE XIX
d'être arrêté pendant la nuit, il se barricada dans son hôtel et manda auprès de lui ses principaux partisans.
Au Louvre on se repentait de l'avoir laissé partir. Poulain , qu'on avait mandé, assurait qu'il était encore possible de prendre Guise et ses meneurs et de les faire tous pendre. C'était trop tard : le roi avait laissé échapper son ennemi ; quelques heures avaient changé les rôles : le fort était devenu faible , le faible était devenu fort.
Le lendemain le prince alla de nouveau au Louvre, mais il n'était pas seul : quatre cents gentilshommes armés de pistolets cachés sous leurs manteaux l'accompagnaient ; il fit sa cour à la reine et au roi , assista à la messe avec ce dernier, prit respectueusement congé de lui et regagna triomphalement son hôtel au milieu d'une foule plus en» thousiaste encore que la veille. Il avait bravé le roi.
Après dîner, suivi de son brillant cortège , il alla chez la reine mère , où se trouvait le roi ; il lui devait cette visite de remercîment : elle l'avait délivré des mains de son fils dans un moment où il était sans défense. Cette fois il ne pâlit pas , il parla d'égal à égal avec son maître et lui demanda la destruction complète des huguenots. Le maître fut contraint de se justifier devant le sujet : il dissimula habilement et ne voulut voir dans les agitations de sa capitale d'autre cause que celle de la présence d'un grand nombre d'étrangers qu'il était urgent d'en faire sortir pour y ramener la paix. «J'espère, dit-il au prince lorrain, que vous me donnerez une preuve de votre obéissance en m'aidant à les expulser.» Le duc le lui promit et se retira.
Guise et ses amis , qui avaient besoin de ces étrangers pour les aider, n'eurent garde d'obéir aux ordres du roi; les ligueurs les cachèrent dans leurs maisons et les firent passer pour leurs parents. Le roi ne les voyant pas partir, comprit que le prince s'était joué de lui ; il entra en fureur : «Je dompterai, dit-il, les Parisiens;» et il ordonna aux Suisses de Lagny de venir à Paris. Cet ordre fut bientôt connu ; les ligueurs firent courir le bruit que le roi devait le lendemain faire tuer les meilleurs catholiques et livrer la ville au pillage. Le Balafré avait pris ses précautions : dans les masses il avait jeté un esprit de colère et de frémissement ; aux mains des bourgeois , qui lui étaient dévoués , il avait mis des armes. Il était prêt.
Le jeudi 42 mai , une heure avant le jour, les Suisse entrèrent dans la ville au son de leurs fifres et allèren occuper les postes qui leur étaient assignés. Les bourgeoi sur lesquels Henri III comptait manquèrent d'enthousiasm« et le laissèrent seul avec ses Suisses. Ils avaient assez dirent-ils , de défendre leurs femmes et leurs enfants. Au: jours des révolutions , les modérés prennent volontiers prétexte de leur amour de l'ordre pour couvrir leur lâcheté le danger passé , ils reparaissent sur la scène et ne son pas les derniers sur la plage pour ramasser ce que la tempête y a jeté. On comprend les bourgeois royalistes : leui amour des principes était obscurci par le mépris qu'ifs avaient pour leur roi. Henri III pouvait avoir des Suisse* et des mignons disposés à tirer l'épée pour lui : mais des bourgeois, c'eût été folie d'y compter.
Guise était prêt, nous l'avons déjà dit; mais il ne voulait pas, comme on le croit généralement, tirer l'épée contre son souverain ; il voulait seulement l'intimider et le forcer à convoquer les États généraux pour obtenir d'eux l'épée de connétable , et par cette épée , qui lui aurait livré le royaume, arriver peu à peu, sans secousses, à la réalisation de ses désirs. Guise avait l'un des traits distinctifs des grands ambitieux, la patience; mais chez lui il était neutralisé par le manque d'un autre trait non moins distinctif , l'audace : les hommes complets sont rares.
Le roi sut bientôt que le prince avait éludé ses ordres. Il ordonna le 11 mai des visites domiciliaires qui furent sans résultats. Il résolut alors d'obtenir par la force ce qu'il n'avait pu obtenir par ses demandes. Il fit ses dispositions pour le lendemain 12 mai 1588. Il voulait dompter les Parisiens; mais ceux-ci lui répondirent par la célèbre journée des barricades.
Nous nous écarterions trop du cercle de nos récits si nous entrions dans des détails qui appartiennent plus à l'histoire générale de France qu'à celle delà Réformation; nous dirons seulement que les barricadeurs de 1830 et de 4848 eurent leurs modèles dans ceux de 1588. Ces derniers