LIVRE XIX
furent héroïques de courage , admirables d'élan ; malheureusement ils soutenaient une détestable cause, et tout méprisable que fût leur roi , il était cependant aussi ardent catholique que les Crucé , les Brigard , les Chapelle - Marteau , les Bussy-Leclerc et cette foule d'hommes que les révolutions élèvent des bas-fonds de la société à sa surface. Jamais monarque n'encourut plus que lui le mépris de ses sujets et ne mérita mieux d'être détrôné, mais ce n'était pas comme renégat du catholicisme qu'il fallait s'insurger contre lui; ses tergiversations, ses traités de paix qui ne furent que des trêves , lui furent imposés moins par la résistance des huguenots que par les exigences des ligueurs. Malgré les excès de ces derniers et les insolences de leurs prédicateurs , il demeura attaché au catholicisme auquel il donna pendant sa carrière des preuves tantôt sinistres, tantôt grotesques de son affection. Malgré cela, ce roi marguiller, capucin, frère prêcheur, se vit traité par ses complices de la Saint-Barthélemy comme un rénégat, et de ses propres yeux il vit rouler sa couronne sur le pavé de sa capitale. A cette heure suprême de sa vie, il dut regretter de n'avoir pas suivi le conseil de ceux de ses ministres, qui lui conseillaient de frapper à la tête les principaux ligueurs: c'était trop tard; il se trouvait au milieu d'une émeute qui ressemblait à une révolution. Ses bons bourgeois de Paris, auxquels Guise avait fait croire que le roi voulait faire dcwpiter les principaux d'entre eux, ressemblent à une mer houleuse qui renverse toutes les barrières qu'elle rencontre sur ses bords. Les troupes royales , comme celles de Charles X et de Louis-Philippe , reculent devant le flot populaire et trouvent la mort dans les carrefours, dans les rues, sur les places publiques. Comme en 1830, des pourparlers ont lieu; on demande au roi, ren- f| fermé dans son Louvre , le renvoi de ses ministres et de ses mignons ; on lui fait des propositions qui équivalent à une abdication. Le malheureux monarque était perdu ; sa couronne de moine l'attendait dans un cloître , quand Catherine de Médicis , qui sent l'imminence du danger, fait traîner les discussions en longueur, en acceptant une partie des demandes de Guise, en demandant une explication sur quelques autres; pendant ce temps son fils s'échappe du Louvre, fuit devant ses sujets révoltés et se dirige vers
Chartres en maudissant Paris et jurant qu'il n'y rentrerait que sur des cadavres et par la brèche.
Guise était maître de la ville; mais son souverain était hors de ses atteintes. Il était joué par la vieille reine, à laquelle il reprocha sa trahison avec des paroles dans lesquelles éclatait la colère. Catherine joua la surprise
le prince eût pu encore, c'était si facile, se faire proclamer roi par les bourgeois de Paris : la Sorbonne eût tout ratifié ; mais il eut un moment de découragement. Il n'osa
pas et l'on vit le même homme qui avait soulevé les
masses, occupé à les calmer et à leur faire abaisser les barricades , cet escalier qu'un peuple fanatique et enthousiaste lui improvisait pour le faire monter sur le trône de son maître. 1
Les ligueurs étaient tout à la fois étonnés et effrayés de leur victoire. Quel que fût leur mépris pour Henri III, ce prince était toujours à leurs yeux le réprésentant de l'autorité souveraine; chassé de Paris, il transportait ailleurs, avec sa personne, le siège de cette même autorité, autour de laquelle les politiques et les parlementaires se ralliaient: de là un affaiblissement pour leur cause. Ils craignaient, en outre, que, dans sa colère ou dans son désespoir, le roi très-chrétien ne s'unît , comme le leur avait prédit Sixte-Quint, au Béarnais. Que d'événements malheureux pour la cause ne pouvaient-ils pas surgir de cette alliance monstrueuse , mais rendue possible par la gravité des circonstances. 11 fallait donc songer sérieusement à rappeler le roi dans sa capitale , et lui persuader que son bon peuple de Paris n'avait pas cessé un seul moment de lui être fidèle, et que tout ce qui s'était fait n'avait eu d'autre cause que la haine des huguenots et l'aversion qu'inspirait d'Épernon et son entourage; il fallait, en un mot, lui persuader que le duc de Guise était son plus fidèle sujet. N'était-ce pas à sa voix que les barricades s'étaient abais-
t. Pour tout ce qui concerne cette partie si dramatique de Thistoire, voir Davita — D'Aubigné — V. Palma-Cayet — Mémoires de la ligue — Pasquier — Félibien , Hist. de Paris — De Thou -4 Procès-verbal de Nicolas Poulain — L'Estoile — Mathieu , etc.