‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 167 sur 258 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

sées? N'avait -il pas engagé le parlement à continuer à f rendre la justice au nom du roi fugitif? C'était beaucoup oser; on le tenta. La vieille Catherine, les parlementaires et quelques-uns des principaux ligueurs se mirent à l'œuvre et les pourparlers commencèrent. Dans l'intervalle, comme moyen d'acheminement à un bon résultat, les seize arrangèrent une comédie burlesque, dont ils attendaient beaucoup sur l'esprit superstitieux du roi. Ils firent partir de Paris pour Chartres une procession , à la tête de laquelle marchait un homme portant une longue barbe; il avait le corps couvert d'un cilice et au-dessus un large baudrier, d'où pendait un sabre long et recourbé. D'une vieille trompette il tirait des sons aigus, aigres et discordants. Derrière fui marchaient trois hommes armés en chevaliers, portant en guise de casque des marmites grasses. Ils tournaient les yeux d'une manière étrange et se démenaient comme des possédés pour tenir à distance la foule qui se jetait sur eux. Le principal personnage de la pièce était le frère du duc de Joyeuse, qui, après une vie dissipée, était entré en religion sous le nom de frère Ange; il représentait Jésus-Christ montant au Calvaire ; il était garotté ; sur sa figure étaient peintes des gouttes de sang, qui semblaient sortir de sa tête couronnée d'épines ; il traînait une grosse croix en carton très-bien peinte , et sa marche était celle d'un homme qui succombe sous le poids d'un pesant fardeau. De temps en temps il tombait à terre et poussait des cris déchirants et lamentables. Deux jeunes capucins, dont l'un représentait Marie-Magdeleine et l'autre la vierge Marie, marchaient à ses côtés , en simulant la plus profonde douleur. Chaque fois que frère Ange tombait à terre , ils tournaient dévotement les yeux vers le ciel et se prosternaient devant lui. Quatre haîlebardiers , à la figure lugubre et vêtus de noir, tenaient la corde qui ceignait frère Ange et lui donnaient des coups de fouet. Une foule de pénitents, de capucins et d'autres religieux fermaient la marche.

Quand le grotesque cortège arriva à Chartres, il demanda à être introduit auprès du roi , et parut devant lui en poussant le cri : Miséricorde ! Miséricorde ! Henri III , tout amateur qu'il fût de ces mascarades , ne se laissa pas attendrir par les cris de frère Ange fouetté par ses quatre satellites. Comme ils ne s'acquitte ient pas assez vigoureuse-

ment de leur office : «Frappez, leur dit Crillon, frappez fort, c'est un lâche qui a endossé le froc pour ne plus porter les armes.» Des éclats de rire accueillirent ces paroles , et frère Ange, tout honteux, quitta le roi sans avoir rien obtenu. Les bons pénitents ne jouèrent pas cependant la comédie en vain : pendant leur entrevue, les ligueurs entraînèrent dans leur parti plusieurs habitants de Chartres.1 Une dépulation plus sérieuse, celle de la municipalité de Paris, vint trouver le roi. Elle était conduite par sa vieille mère, qui s'était mise du côté de la. ligue. Les députés présentèrent à genoux leur supplique conçue en termes respectueux; ils demandaient au roi de s'unir à la sainte union pour extirper l'hérésie, d'éloigner de ses conseils d'Épernon et de rétablir les anciennes franchises du royaume. Les députés lui prodiguaient des paroles de respect et de regret , mais ne lui concédaient rien. Henri III, qui le sentit, ne voulut prendre aucun engagement : il se borna à se montrer meilleur catholique que ses fidèles sujets de la ligue. «Mon intention, répondit-il aux députés, est de convoquer les États généraux du royaume au mois de septembre prochain 2 , d'y entendre les plaintes de tous mes sujets et de régler les désordres qui se sont glissés dans le royaume dont je ne désire rien tant que la réformation. » Puis il ajouta qu'il avait durant la paix et durant la dernière guerre donné assez de témoignages qu'il ne désirait rien tant que la conservation de la religion catholique romaine en son royaume, qu'il avait toujours tâché à ôter les jalousies et défiances survenues depuis entre aucuns, et que même encore il était tout prêt d'oublier tout ce qui était advenu aux barricades de Paris, si les habitants se confiaient comme des sujets en sa ^clémence ; que , quant à la plainte faite contre le duc d'Épernon et La Valette, il serait toujours prêt, si elle était véritable, à préférer l'autorité publique à toute autre considerajioji.

1. Gravure d'une procession de la ligue. — Satire -Menipée, t. Ier, p. 2 1 4. — Capefique , la réforme et la ligue, t. V, p. 51 et 52.

2. De Thou, liv. XCl, p. 213-217. — Journal de l'Estoile, année 1 588.

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