Réussi
décloués, lavés et battus comme lessive, cuits, fricassés et mangés. Et pour ne rien omettre de tout ce que gens affamés se peuvent rassasier, les cornes de pied de cheval amassées sur les fumiers, les vieilles cornes de bœuf et de vache, les vieux os recueillis par les rues, furent mangés et rongés de plusieurs qui ne laissoient rien en arrière parmi les ordures, non plus que si les canes et poules y eussent gratté et béqueté. Les cornes de lanternes ne furent pas aussi oubliées, ainsi arrachées, rôties et mangées. Que si les rues et mettes étaient ainsi fouillées pour remplir le ventre de ce que les pourceaux et chiens laissoient et n'en tiendroyent compte. Les maisons étaient aussi recherchées de tout ce en quoi on se pouvait adviser avoir substance, humidité et saveur. Et enfin que ce que j'ai dit du commencement (qu'on n'a point vu de plus extrême famine) soit mieux vérifié, les licols, poitrals, croupières et tous autres harnais de cheval (principalement de cuir blanc), tant vieux et usés fussent ils, etoient coupés par pièces, bouillis, grillés et fricassés ; et voyait on encore les trous de coutures sur les bancs où ils se vendoient bien chèrement et à grand presse. Les enfans aussi qui avoient des ceintures de cuir les mettoient sur les charbons et s'en desjunoient comme d'un boyau de trippes. Les vieux devantiers de peaux et gras des savetiers et autres artisans, les nerfs de bœuf et d'autres betes, ayant servi quatre et cinq ans sur des bats d'anes et de mulets , et à d'autres usages , et ceux où pendoient les bouteilles à vinaigre de longtemps, les pieds de cerfs, de biches et de chevraux, où les clefs etoient pendues dès les grands pères, furent détachés, cuits et fricassés et servirent de nouriture à plusieurs. Ce n'est pas tout; car les poitrails faits de vieux cuirs et de vieilles savates, dont les vignerons de la ville se servoient pour plier les vignes, furent aussi cuits et mangés. Quoi plus ? Les rognures d'esguillettes, de bourses, d'escarcelles et autres merceries de peaux n'etoient pas jetées sur les fumiers, mais fricassées et mangées comme trippes. Et au reste les peaux de moutons, de chevrotins, d'agneaux, et autres passées en gale, alun ou autrement, comme les mégissiers les accoutrent (quoiqu'elles fussent teintes), etoient cousues et servoient à contrefaire saussices et autres farces corn-