‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 18 sur 258 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

posées de quelque peu d'herbes et de telles rognures dont on les remplissait, et les vendait on ainsi parmi la ville bien chèrement. »

Jean de Lery entre dans des détails intimes, qui font de son récit une belle et triste page d'histoire. Entre autres faits il raconte le suivant : Un enfant se mourait ; les pâleurs de la mort descendaient sur son visage. Ses parents pleuraient autour de son lit ; un peu de nourriture l'eût rendu à la vie ; mais ils n'avaient que leurs larmes à lui donner. Ils tenaient dans leurs bras ce cher objet de leurs affections. «Pourquoi pleurez -vous, leur dit -il avec un doux sourire; je ne vous demande pas du pain; je sais que vous n'en avez pas. Si Dieu veut que je meure ainsi , n'est-ce pas bien? Lazare n'a-t-il pas eu faim? Je l'ai lu dans la Bible. » En prononçant ces paroles, ce jeune martyr de la famine rendit le dernier soupir.

Arrêtons -nous ; c'est déjà trop d'avoir retracé de si lamentables scènes, devenues un texte inépuisable d'accusations contre le christianisme; et, cependant, il ne faut les imputer qu'au fanatisme, qui est à la foi chrétienne ce que la licence est à la liberté. Ne faisons donc pas remonter à la croix du Calvaire ce qui provient du péché ; c'est lui qui arme l'homme contre l'homme , et fait du fer destiné à déchirer la terre un instrument de mort. Plus instruits dans les vérités chrétiennes, nous serions plus attristés , mais moins étonnés des guerres qui désolent l'humanité. Elles sont et seront une triste et honteuse nécessité tant que les grands du monde et les peuples n'auront pas courbé la tète devant celui qui, du haut de son Golgotha, ne sait que bénir et aimer. Le passé n'apprendra rien au présent ; il marchera dans les mêmes ornières inondées de sang , et les intervalles de paix ne seront qu'une préparation à de nouveaux combats. Quand les mêmes causes subsistent, on voit nécessairement apparaître les mêmes résultats. Nous ne voulons pas condamner toutes les guerres; il y en a qui sont des nécessités : celleslà sont grandes et glorieuses ; mais le plus beau laurier ne vaudra jamais la pacifique branche d'olivier. Quand un peuple forgera des socs de charrue avec le fer de ses armes, et fera de ses canons des cloches pour appeler ses fidèles dans les sanctuaires du Seigneur, il sera le plus

grand des peuples, parce qu'il en sera le plus sage. Le temps où ces merveilles s'accompliront est encore bien loin. Mais laissons ces digressions et retournons à la Rochelle.

Le duc d'Anjou voyait avec autant d'impatience que de douleur que les travaux de siège n'avançaient pas : assauts de jour, attaques de nuit, propositions de paix, tout échouait devant l'intrépidité des assiégés. Un jour, un cri de joie retentit dans la ville ; ce sont les vaisseaux de l'Angleterre qu'on a signalés du haut de la tour de la Lanterne. Chacun s'embrasse ; le délire est à son comble ; mais une tempête s'élève et disperse au loin ces navires , qui ne reparurent plus. La tristesse succède à l'espérance; les Rochellois croient que Dieu les abandonne; leurs provisions de guerre et de bouche s'épuisent ; la disette commence à se faire sentir; mais dans ce moment leurs ministres leur viennent en aide ; ce ne sont pas des docteurs , ce sont des prophètes, qui parlent au nom du Dieu des armées dont ils disposent des foudres comme des miséricordes; ils enflamment le peuple, en lui montrant le ciel, comme la récompense de sa fidélité, puis ils lui racontent quelquesunes des scènes des matines de Paris. C'est Coligny foulé aux pieds et pendu aux fourches patibulaires de Montfaucon; c'est sa tête présentée à Catherine, la moderne Hérodias; c'est ce jeune et beau Teligny, qui, plein d'espérance et de vie, s'unissait, il y avait à peine quelques mois, à la fille de l'amiral, et qui a été visé comme un oiseau sur un toit ; c'est le brave Briquemaut et le noble Cavagne exécutés à la lueur des flambeaux pour récréer une cour blasée, et dont les moeurs eussent fait honte aux habitants de Sodome et de Gomorrhe.

Après avoir entendu leurs ministres, les Rochellois reprenaient les armes, faisaient des sorties, repoussaient Jes assauts; les femmes même se montraient à la brèche, et y combattaient vaillamment à côté de leurs maris , de leurs frères et de leurs enfants.

Rien ne faisait prévoir ni la levée au siège ni une capitulation; le découragement était au camp des troupes

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