‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 171 sur 258 · LIVRE XÎX · texte numérisé non relu

LIVRE XÎX

laquelle les Humboldt, les Cuvier, les Buckland devaient plus tard s'immortaliser, n'était qu'un pauvre ouvrier vivant du produit de ses mains, et ne songeant pas à la gloire à laquelle il courait par le rude sentier des souffrances et des douieurs , ce dur baptême des hommes de génie.

En 1539 il avait terminé ses voyages et s'était fixé sur les bords de la Charente , dans la gracieuse petite ville de Saintes. Pendant longtemps surchargé de famille, il lutta courageusement contre la misère, gagnant péniblement sa vie et vivant au jour le jour. Ce tut alors qu'une coupe de ierre émailiée tomba entre ses mains : à sa vue il tressaillit de joie comme s'il eût découvert, un nouveau monde ; retrouver un art perdu, en doter sa patrie , fut dès lors sa pensée unique. Pendant seize ans, il travailla à ce grand œuvre avec une constance plus digne encore d'admiration que sa découverte. Ce n'est jamais sansattenarissement qu'on suit l'ouvrier dans son labeur quotidien ; on dirait Sysiphe remontant son rocher qui retombe toujours. 11 va en avant , ne voit que son émail , ne pense qu'à son émaii: pour lui, c'est la toison d;or à conquérir. Ses tours s'écroulent, il en construit de nouveaux et ii n'obtient que des ébauches grossières , les plaintes de sa femme et les railleries de ses voisins ; la misère trouble la paix de son ménage , et bien souvent il ne sait pas avec quel pain il pourra nourrir sa famille le lendemain. Après bien des tâtonnements , il réfléchit que ses fours n'ont pas une chaleur suffisante pour obtenir ce qu'il cherche; il recourt alors à ceux des verreries voisines. Pendant deux ans et demi ii soumet au feu ses épreuves; enfin l'une d'elles fut fondue en quatre heures et demie et demeura blanche et polie. «A sa vue, dit-il , je tus saisi d'une telle joie que je pensais être devenu nouvelle créature.» Cette joie tut de courte durée. 11 ne connaissait pas ia dose et la mesure nécessaires pour obtenir l'émail blanc qui, selon lui, devait être ia base de tous les autres. Le voilà de nouveau à l'œuvre : trop pauvre pour avoir des ouvriers, il tait tout par lui-même ; il construit de ses propres mains un tour à deux gueules comme celui des verriers ; il extrait la terre, la détrempe, la broie, trempe lui-même son mortier, porte les briques sur son dos. Son lour est terminé , il

l'allume : pendant six jours et six nuits il entretient îe feu ; mais l'émail ne fond pas. Il est désespéré. Il réfléchit alors qu'il a trop peu employé de la matière qui doit faire fondre l'autre , il se remet à l'ouvrage. «Par ainsi, dit-il mélancoliquement , j'avais double peine : piler, broyer et chauffer. » Mais le bois manque. .*. . . Il brûle les pieux qui se trouvent dans son jardin : la flamme les a bientôt dévorés; dans son désespoir, semblable à ce roi qui, dans un jour de bataille , voyant la victoire lui échapper, s'écria : « Ma couronne pour un cheval î » Palissy brûle les tables et le plancher de sa maison !

Ce trait de la vie du noble artiste , qui nous remue si profondément le cœur, en nous arrachant des cris d'admiration , ne fut pas compris de ceux qui l'entouraient : l'homme de génie leur échappa. Ils ne virent en lui qu'un pauvre fou qui cherche la pierre philosophale ; mais écoutons-le lui-même , rien n'est plus touchant que le récit qu'il nous fait de cette grande page de sa vie : « J'étais dans une telle angoisse que je ne saurais dire , car j'étais tout tari et desséché à cause du labeur et de la chaleur du fourneau ; il y avait plus d'un mois que ma chemise n'avait séché sur moi; encore, pour me consoler, on se moquait de moi , et même ceux qui devaient me secourir allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher; d'autres disaient que je cherchais à faire de la fausse monnaie, qui était un mal qui me faisait sécher sur mes pieds, et m'en allais par les rues tout baissé comme un homme honteux. J'étais endetté en plusieurs lieux. Nul n'avait pitié de moi. »

Ses essais ne furent pas cependant complètement infructueux; quelques-unes de ses épreuves s'étaient, comme il le dit lui-même , «assez bien portées.»

Si notre potier n'eût eu qu'une ambition d'ouvrier, il se fût contenté de sa découverte, qui lui eût donné le moyen i de gagner honorablement sa vie et de sortir des mains de ses créanciers d'autant plus impitoyables, qu'ils ne voyaient en lui qu'un fou d'une espèce particulière. Il ne faut pas j nous en étonner : Palissy , aux yeux de ses semblables , ne | fut que ce qu'ont été la plupart de nos hommes de génie. Quand Galilée dit : La terre tourne, le soleil est immobile, j les cardinaux romains dirent : C'est un fou ; lorsque Chris- j

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