‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 172 sur 258 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

tophe Colomb, en montrant l'Océan atlantique, dit: Derrière ces eaux il y a un monde, les courtisans de Ferdinand et dlsabelle dirent: C'est un fou! Plus tard on appela du même nom Jenner, qui trouva le vaccin; Papin, qui découvrit la vapeur. Ce sont cependant ces nobles martyrs de la science qui sont devenus les bienfaiteurs de l'humanité : pendant leur vie on les raille ou on les délaisse , à leur mort on leur élève des statues. Revenons à Palissy : sa découverte ne le contentait qu'à demi ; ce qu'il avait trouvé pouvait satisfaire un artiste de talent, mais ce n'était pas assez pour un artiste de génie : au premier l'à peu près suffit ; à Palissy il fallait la réalisation de son idéal ; l'espérance d'y atteindre fut plus forte que son abattement. Semblable au vaisseau qui ne s'enfonce dans les eaux que pour se relever fièrement sur leurs cîmes, il se remit à piler et à broyer, aidé, d'un ouvrier qu'il nourrit dans une taverne à crédit; pendant plus de six mois il travaille sans relâche avec son compagnon , mais quand le moment de construire son four arrive, il est obligé de congédier son ouvrier, auquel il donne pour le payer de son salaire ses propres vêtements. Le voilà seul , raillé , insulté , moqué , tourmenté par sa femme ; il bâtit de ses propres mains son four : ses épreuves manquent , les moqueries redoublent; c'est à qui lui lancera la pierre. « Aucuns artisans , comme chaussetiers , écrit -il dans ses Mémoires, cordonniers, sergents et notaires, un tas de vieilles , tous ceux-ci, sans avoir égard que mon art ne se pouvait exercer sans grand logis , disaient que je ne faisais que faire et défaire et me blâmaient de ce qui les devait inciter à pitié , puisque j'étais contraint d'employer à mon art les choses nécessaires à ma nourriture; et, qui pis est, le motif de ces moqueries et persécutions sortait de ceux de ma maison , lesquels étaient si éloignés de raison , qu'ils voulaient que je fisse la besogne sans outils , chose plus que déraisonnable. Or, plus la chose était déraisonnable , plus l'affliction m'était extrême.

«J'ai été plusieurs années que, n'ayant rien de quoi faire couvrir mes fourneaux , j'étais toutes les nuits à la merci des pluies et vents , sans avoir aucun secours, aide, ni consolation, sinon des chats -huants qui chantaient d'un côté et des chiens qui hurlaient de l'autre. Parfois il

se levait des vents et tempêtes qui soufflaient de telle sorte le dessus et le dessous de mes fourneaux, îjûe j'étais contraint de quitter là tout avec la perte de mon labeur. N'ayant rien de sec sur moi, à cause des pluies qui étaient tombées , je m'en allais coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré de telle sorte comme un homme que l'on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville ; j'allais bricollant sans chandelle et tombant d'un côté et d'autre comme un homme qui serait ivre de vin , rempli de grande tristesse ; d'autant qu'après avoir longuement travaillé , je voyais mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvais en ma chambre une seconde persécution pire que la première , qui me fait à présent émeiv veiiler que je ne suis consumé de tristesse. »

Qui n'admirerait la force d'âme dePalissy, plus intéressant peut-être à étudier comme homme que comme artiste ; aussi on s'associe à sa joie quand , après seize années de recherches, de tâtonnements, de douleurs et de luttes, il découvre, en cherchant son émail blanc, l'art d'émail er les poteries en couleurs.

Pendlant que l'ouvrier ne semblait travailler que pour la terre , DAieu faisait lever dans son cœur l'étoile brillante du matin. I n'était pas possible qu'un esprit aussi curieux et aussi investigateur que l'était le sien ne fût pas rendu attentif au mouvement religieux qui , dans son courant rapide , emportait la France vers un monde nouveau.

L'homme qui avait tant souffert et qui souffrait tant encore devait entrer dans la pléiade de ces hommes de cœur, de talent et de génie qui forme la plus belle couronne de la Réformation française. Comme eux, le grand artiste voulut connaître ce qu'était cette religion nouvelle qu'on prêchait jusque sur les bûchers. Il la connut, et le protestantisme compta un grand homme de plus dans ses rangs. Nature ardente, mais aussi consciencieuse qu'ardente, Palissy devint un vrai chrétien, et pendant les jours de sa longue et souvent orageuse existence, il fut fidèle au Maître, au service duquel il se consacra tout entier. Dès qu'il connut la vérité , il ne la retint pas captive : il voulut, sans retard, faire jouir les autres de ce trésor sans prix qui remplissait son cœur de joie et de reconnaissance. Il la leur communiqua, et l'Église réformée de Saintes fut

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