‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 176 sur 258 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

le prince de Condé venaient de mourir à la fleur de leur âge; Philippe II, qui se préparait à envahir l'Angleterre; les états généraux, enfin, qui allaient s'assemblera Blois, et dont les députés avaient été, en grande partie, nommés sous l'influence des ligueurs ; tous ces succès lui arrivaient trop tard. L'occasion de saisir la couronne se présente rarement deux fois à un ambitieux. Après avoir tiré l'épée contre son souverain, Guise aurait dû savoir qu'il est dangereux de la remettre dans le fourreau. Sixte-Quint jugeait mieux de lui et de Henri III qu'ils ne se jugeaient euxmêmes; quand il apprit que Guise était arrivé à Paris, il s'écria: «0 le téméraire! ô l'imprudent! d'aller ainsi se mettre entre les mains d'un prince qu'il a si vivement offensé.» Mais quand il sut que le roi n'en avait pas profité, il s'écria encore plus haut : «0 le lâche prince! ô le pauvre prince ! d'avoir ainsi laissé échapper l'occasion de se défaire d'un homme qui semble né pour le perdre.1»

La partie n'était que remise. Guise n'y pensait pas; le succès troublait son jugement.

Dans ce moment, politiques , huguenots, ligueurs, toute la chrétienté étaient dans l'attente des graves événements qui allaient se passer. Philippe II se préparait à livrer un terrible assaut à la Réforme; il voulait la frapper à la tête, en contraignant la protestante Angleterre à revenir à la foi catholique. Depuis quatre ans ses chantiers regorgeaient de travailleurs, et après d'incroyables efforts d'activité, il avait lancé à la mer une flotte si grande que l'orgueil espagnol lui avait donné à l'avance le nom de Yinvincible Armada; elle avait coûté à l'obstiné et fanatique monarque au moins 360 millions de notre monnaie. Son ambition de roi et sa foi d'ardent catholique, lui donnèrent le vertige; il rêva la monarchie universelle et le triomphe de Rome sur les débris de la Réforme. Un moment il parut toucher au but : son immense flotte, sortie le 29 mai 1588 du port de Lisbonne, était forte de cent cinquante voiles, dont la plupart étaient d'immenses vaisseaux, qui ressemblaient

1. De Thou, t IV, liv. XC, p. 574. — Anquetil, Esprit de la ligue, t. m, p. 26.

plus à des citadelles flottantes qu'à des navires. Huit mille matelots expérimentés, et dont la plupart avaient combattu à Lépante , la montaient ; ils avaient à leur service deux mille six cents canons et une quantité innombrable de munitions de bouche et de guerre. Le fanatisme de Philippe II était passé dans le cœur de la jeune noblesse espagnole, qui, brûlant du désir de délivrer la Grande- Bretagne du fléau de l'hérésie, était montée en foule dans sa flotte; c'était, à ses yeux, une sainte croisade contre les Sarazins modernes; il, y avait de la gloire à obtenir et des pardons à gagner. L'Église était dignement représentée dans l'Armada par une collection complète de jésuites, de dominicains et de moines mendiants; ils avaient, à leur tête, un vicaire général de l'inquisition, qui avait embarqué avec lui tout le riche attirail de torture du Saint-Office; rien n'y manquait : grils , chevalets , cordes , crucifix. L'Église n'avait rien oublié et se préparait , pieusement , à doter l'Angleterre du sanctifiant régime auquel les enfants de saint Dominique avaient soumis l'Espagne. Philippe II devait des souvenirs aux mânes de sa digne épouse, Marie la Sanglante; il voulait les lui donner dans ces auto-da-fés qui étaient devenus les rares et vifs plaisirs de sa vie ; cela seul pouvait égayer sa royale tristesse; il avait d'éclatants adultères à expier. Il voulait donc, en rémission de ses péchés, offrir du sang hérétique à celui qui, pour sauver les hommes, n'a répandu que le sien.

A la vue de ces immenses préparatifs , nul ne doutait de la victoire.

«Lève, s'écriait un poëte dans son enthousiasme, lève, ô Espagne, ta main glorieuse depuis les Pyrénées françaises jusqu'à l'Atlas africain , et , couverte d'une égide de diamants impénétrable , déploie , au bruit éclatant des trompettes guerrières, sous tes enseignes victorieuses, une si formidable armée de tes belliqueux enfants. Que les empires puissants, mais énervés, des nations armées contre toi, au seul aspect de tes épées flamboyantes , et des feux jaillissants de tes armures , détournent les yeux et reculent saisis d'un effroi mortel; ou que se dissipant comme les nuages devant le soleil, s'écoulant, comme une cire amollie, leurs soldats éblouis par l'éclat des casques et des cimiers étincelants perdent la

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