LIVRE XIX
lumière du jour comme ils ont perdu celle de la foi. Dans ton zèle pieux et ta noble colère , tu auras couvert l'humide sein de Neptune de forêts flottantes , et envoyé sans retard contre l'Angleterre tous ceux qui dans tes royaumes saisissent la lance en nombre si démesuré , que c'est à peine si l'onde et le vent pourront suffire , l'un à porter tant de vaisseaux, l'autre à gonfler tant de voiles. Compte bien que du sang du pirate anglais, l'Océan teindra en rouge , sa couleur verte et blanche , et que , semé de ruines , de quelque distance qu'il ait à les ramener, il couvrira glorieusement tes plages et tes ports de bannières en lambeaux, de vaisseaux brisés et d'hommes morts. 0 île, autrefois catholique et puissante, temple de la foi devenu un temple d'hérésie, champ de Mars, école de Minerve, faut-il que ton front, qu'environnait d'un réseau d'or la couronne royale, ne mérite plus de ceindre qu'une vile guirlande d'algues stériles ! Heureuse mère et sujette obéissante des Arthur, des Edouard et des Henri, de ces princes riches de courage et riches de foi , te voilà donc condamnée à une infamie éternelle par celle qui te gouverne avec une main occupée à tenir, en place du fuseau, le sceptre et l'épée, femme de tant de maris, bru de tant de beauxpères! 0 reine scandaleuse! non pas reine, mais louve libidineuse et cruelle , que la flamme du ciel pleuve sur ta chevelure ! »
Philippe II n'avait rien oublié ; comme le destin il avait tout décidé, réglé, ordonné; le duc de Parme, dans les Pays-Bas , avait , d'après ses ordres , préparé et discipliné une armée de 30,000 hommes, qui, sur une quantité innombrable de bateaux plats , devait opérer sa jonction avec l'Armada et faire une descente en Angleterre ; jamais ce pays ne courut de plus grands dangers. La vigilante Elisabeth fut prise au dépourvu ; la flotte espagnole faisait voile vers les côtes de la Grande-Bretagne, et elle n'avait pas un seul soldat à lui opposer! Mais Dieu lui vint en aide. Il lui donna contre Philippe II ses orages et ses tempêtes ; il lui avait déjà donné trois hommes de mer expérimentés : Drake , Forbisher et Hawkins ; Il lui donna aussi Philippe lui-même. Ce monarque avait, par des reproches immé-
rites, tué le vieux duc de Santa -Cruz, son plus habile marin, et l'organisateur de sa flotte, à laquelle il donna pour commandant en chef, un grand seigneur, marin sans expérience , le duc de Médina-Sidonia.
A peine sortie du port de Lisbonne, l'Armada fut assaillie, sur les côtes septentrionales de l'Espagne, par un coup de vent qui la força de chercher un refuge dans les ports de la Corogne. Elisabeth profita habilement de ce délai que lui donnèrent les éléments déchaînés : une levée de soixante-dix mille hommes fut ordonnée immédiatement; tout Anglais âgé de plus de dix -huit ans et moins de soixante, fut appelé sous les armes à la défense de la patrie; la marine royale et la marine marchande ne formèrent qu'une seule flotte forte de cent quatre-vingt-dix navires, presque tous d'un faible tonnage ; mais elle était commandée par des marins intrépides, décidés à vaincre ou à s'ensevelir dans les flots; ce n'était là, cependant, qu'un faible rempart contre les forces du roi catholique , si le duc de Médina-Sidonia opérait sa jonction avec le duc de Parme. Les Anglais , malgré leur courage , n'auraient pu se mesurer avec les soldats de Farnèse, les premiers du monde par la bravoure, la discipline et l'expérience, qui ne s'apprend que sur les champs de bataille. Cette jonction n'eut pas lieu ; l'amiral espagnol s'écarta de sa route et se porta vers Plymouth dans l'espoir d'y surprendre la flotte anglaise; mais il la trouva sur ses gardes, prête au combat. A sa place, le vieux duc de Santa -Cruz eût engagé vivement le combat qui eût été suivi d'une prompte victoire ; mais le commandant de l'Armada avait reçu l'ordre de n'engager le combat qu'après sa jonction avec le duc de Parme. Plus fidèle à son roi qu'à la fortune, qui lui livrait les Anglais, il fut trop obéissant. Le commandant de la flotte anglaise, aux yeux duquel la conduite du duc de Médina-Sidonia était une énigme, profita habilement delà fausse manœuvre de son adversaire. Il prit le dessus du vent et donna intrépidement la chasse aux vaisseaux ennemis qui, se mouvant avec lenteur, ne ripostèrent que tresdifficilement à la canonnade vive et sans relâche de ceux des Anglais. Deuxgaléasses espagnoles furent prises et brûlées; une troisième, le Calvados, alla s'échouer sur des rochers de la Normandie, auxquels il donna son nom.