LIVRE XIX
Rien n'était encore perdu; tous les avantages étaient du côté des Espagnols; le duc de Médina-Sidonia jeta l'ancre le 6 août, à la hauteur de Calais, pour y attendre les 30,000 hommes du duc de Parme, qui étaient déjà montés sur des bateaux plats, portant avec eux des munitions innombrables. Le péril était imminent pour l'Angleterre ; ses intrépides marins, enhardis parleurs succès et le sentiment de la patrie en danger, lancèrent hardiment sur la flotte espagnole, dans la nuit du 8 au 9 août, huit navires convertis en brûlots. A l'approche de ces machines terribles, les Espagnols, épouvantés, levèrent l'ancre dans un désordre effroyable, s'entre-choquant au milieu des ténèbres. Une tempête, qui s'éleva soudainement, vint achever ce que les Anglais avaient si bien commencé. La plupart de ces colosses allèrent s'échouer sur les côtes de France et d'Irlande. L'Angleterre était sauvée, une immense acclamation de ses habitants monta vers le ciel. Ils se pressèrent dans leurs églises pour rendre grâce à Dieu de leur délivrance.
Dieu, en effet, les avait délivrés en leur donnant, contre Philippe , ses orages et ses tempêtes. Nous savons qu'aux yeux des historiens qui nient l'intervention divine dans les affaires de ce monde, nous avons l'air de faire de la petite histoire; mais ne serait-ce pas le contraire? les idées grandes peuvent-elles croître sur le sol d'où Dieu est banni, et où l'œil n'aperçoit que la trace des pas de l'homme. Cette parole d'un grand historien : «Le monde s'agite, et Dieu mène le monde,» ne serait-elle qu'une belle phrase, i ne répondant à aucune réalité? Dieu, à nos yeux, est le * point lumineux de l'histoire, et les hommes, fourmis qui s'agitent sur notre terre , ne sont que les instruments dont il se sert pour accomplir ses plans dont, seul, il possède le secret, sans que jamais, cependant, l'homme cesse un seul moment d'être lui, c'est-à-dire, libre, et, par conséquent, responsable. Tout donc sert Dieu, et quand arrive le moment de sauver ou de perdre un peuple , il a à son service des Sylla, des Marius, des étés brûlants, des hivers rigoureux, des calmes et des tempêtes. Napoléon échoua sur les glaçons de la Russie ; Philippe II voit toute sa
puissance brisée par un coup de vent : et les Anglais, en voyant leurs côtes couvertes des débris de l'invincible Armada , admirèrent sans doute le courage intrépide de leurs marins, mais firent remonter à Dieu la cause première de leur délivrance.
Ce fut donc un jour de grande joie que celui où tout un peuple, dans le sentiment profond de sa reconnaissance, lit monter ses prières vers Celui devant lequel les rois . sont comme les grains de poussière qui s'attachent au ' plateau d'une balance; et pendant que leurs joyeux Alléluia montaient vers le trône du Très-Haut, les débris de V invincible Armada reprenaient le chemin de l'Espagne, et allaient apprendre sa défaite au roi catholique. Philippe II fut grand dans ce jour qui brisait à tout jamais sa puissance. Devant le duc de Médina-Sidonia, qui lui en apportait en tremblant la nouvelle, il ne changea pas de visage, pas un seul muscle de sa physionomie ne trahit au dehors les douleurs de son âme, «Je vous avais chargé, lui dit-il, de combattre mes ennemis, mais non les éléments.» Puis il ajouta : «Je rends grâce à Dieu de ce que je puis reconstruire une flotte aussi grande que celle que j'ai perdue. » Le chêne qui, un moment, avait baissé la tête la releva. Mais c'était pour la dernière fois. Le catholicisme était frappé au cœur dans la personne de celui qui, à force de haine et d'obstination, fit un moment croire à son génie.
Le désastre de l'Armada consterna les catholiques et réjouit Henri III, qui sut habilement dissimuler la joie que lui causait cette nouvelle; il quitta Paris et alla le 1er sep- r tembre avec sa cour s'installer au château de Blois , où les États , dont il avait promis la convocation , devaient se réunir. A peine arrivé, sans consulter personne, il remercia ses ministres de leurs services, et nomma à leur place des hommes connus par leur attachement à la religion catholique , mais sans antécédents politiques et sans relations avec la cour. Il voulait, nous le croyons, quoique sur ce point les historiens diffèrent d'opinions, connaître tout par lui-même et s'affranchir de la tutelle de ses conseillers, il agit d'autant plus sagement que son choix tomba sur des