LIVRE XIX
La mort du prêtre fut résolue ; on convint cependant d'épargner d'Espinac, soit qu'il ne fût pas réputé dangereux, soit qu'on espérât retirer de lui d'utiles révélations; peut-être aussi céda-t-on aux instances du baron de Lux , son neveu.
L'arrêt prononcé, il fallait trouver un assassin. La Bastide déclina les honneurs de cette sinistre commission; Valençay s'en chargea. Aidé de six archers, il se dirigea vers la porte de la chambre du prélat; au moment de la faire ouvrir, le courage lui manqua. Cette hésitation de la part d'hommes habitués à jouer avec le poignard n'arrêta pas Henri III. Il jeta ses regards autour de lui, cherchant un aide. «Je suis à vos ordres, sire,» lui dit Du Guast, capitaine aux gardes. Le roi avait trouvé son bourreau.
L'exécution fut remise au lendemain matin.
Les deux prélats n'étaient cependant pas sans inquiétude; dans la petite chambre qui leur servait de prison, on avait apporté des œufs , du pain , du vin de l'office du roi, leurs bréviaires, leurs robes de nuit, une paillasse et un matelas; huit archers les gardaient à vue. Se sentant abandonnés des hommes, les deux prélats tournaient leurs regards vers Dieu, auquel ils n'avaient probablement jamais sérieusement pensé1. Brisé par les émotions, le cardinal s'endormit de fatigue vers minuit et ne se réveilla qu'au soleil levant; il commençait à lire son bréviaire, quand Du Guast , précédé d'un valet qui portait une lampe , se présenta devant lui : «Monseigneur, lui dit-il, en lui faisant un profond salut, le roi vous invite à venir lui parler.»— «Tous les deux ou moi seul? demanda le cardinal.» — «Vous seul,» répondit Du Guast.
Le cardinal et l'archevêque se dirent adieu et se donnèrent mutuellement la bénédiction. «Monseigneur, dit d'Espinac à Louis de Guise, souvenez-vous de moi.» — «Et vous de moi, répondit ce dernier.»
Le cardinal, à peine hors de la porte de sa chambre, se trouva en présence de quatre hommes armés de hallebardes; il comprit.
Du Guast lui dit : «Monseigneur, préparez- vous à mourir.»
1. D'Espinac avait, au rapport dé tous les historiens, des mœuri Infâmes; sa propre famille n'était pas à l'abri de ses atteintes.
Sans manifester aucune crainte, le cardinal lui demanda de lui accorder un moment pour recommander son âme à Dieu; puis il se couvrit la tête de son manteau et dit à Du Guast: «Exécutez votre commission , Monsieur.» Au même instant, le prélat tomba sous les coups des pertuisanes de ses assassins, sans proférer une seule parole, sans pousser même un seul gémissement; son corps, tout sanglant, fut porté dans la salle du rez-de-chaussée , où il fut consumé dans de la chaux vive.
Avec la mort du cardinal et de son frère, tombèrent les deux plus fortes colonnes de la puissante maison des Guises; du prélat, il ne resta qu'un nom, et du duc, un tout jeune homme, le duc de Joinville , retenu prisonnier par Henri III , et enfermé plus tard dans une prison à Tours.
La duchesse de Nemours , mère des deux frères assassinés , eut le courage de se présenter devant Henri III , et celui-ci, le courage plus grand encore de la recevoir. Elle demanda au monarque les restes de ses fils, afin de leur faire donner une sépulture convenable. «Madame, dit ironiquement le grand-prévôt à cette mère éplorée, rassurezvous, moi présent, ils ont été inhumés en terre sainte. » 1
Une mort qui devait inscrire dans les annales de l'histoire une date plus fameuse encore que celle du Balafré , suivit immédiatement la sienne. Catherine de Médicis, profondément ébranlée par l'assassinat du duc de Guise et pleine d'inquiétudes sur ses résultats , s'était fait transporter, quoique malade, et contre l'avis des médecins, clans l'appartement du cardinal de Bourbon , pour lui donner l'espoir d'une délivrance prochaine. Le vieillard, en la voyant, s'écria : «Ah! Madame, ce sont-là de vos traits; tous nous faites tous mourir ! » La vue de ce vieillard malade, exaspéré et qui semblait sortir d'une tombe pour lui reprocher sa vie passée , lui fit une vive impression ; elle se remit au lit et ne s'en releva plus. Son fils vint la visiter, mais quand le délire, qui ne devait plus la quitter survint, il abandonna le chevet de sa mère mourante,
ï. De Thou, liv. XCIIL