‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 191 sur 258 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

manquant de courage pour supporter ce spectacle , lui qui, sans sourciller, avait mesuré de l'œil la longueur du corps sanglant du roi de Paris. Comme François Ier, son beau-père, Catherine mourut abandonnée des siens; seul, un vieux prêtre l'assista au moment suprême1.

Les derniers jours de cette femme, qui pendant trente ans, prit part à tous les grands événements de son siècle, nous montrent que l'absence de tout principe moral et re-kligieux est la ruine et la honte des empires. Catherine avait tout ce qui fait les grandes reines, un grand esprit, une grande ambition, une grande habileté; mais tout cela reposait sur une base de boue. Son égoïsme lui fit oublier qu'elle était femme et mère, elle déprava ses fils pour mieux les dominer, et s'aliéna tous les partis qu'elle servit et trahit tour à tour; hier politique, aujourd'hui huguenote, demain ligueuse. Tout dépérit dans ses mains, et ce trône des Valois qu'elle voulait conserver à sa famille, ce fut elle qui en prépara la chute honteuse; poussée par une fatalité providentielle, elle fut condamnée à détruire de ses propres mains , ce qui fut le rêve de sa vie; arrivée à la fin de sa longue carrière, mais toujours jeune d'ambition, au lieu du succès qu'elle attendait, elle ne recueillit que des tempêtes ; rien ne la servit, pas plus la nuit de la Saint-Barthelemy que les avances faites aux ligueurs; haïe des uns, méprisée de tous, délaissée de son fils Henri, elle chercha une étoile pour s'orienter dans sa route, et ne vit que l'abîme qu'elle avait creusé sous les pas de la royauté. Que se passait-il dans ce cœur bronzé, dans cette âme superstitieuse aux jours de ses déceptions? Nul ne le sait ; elle dut sans doute dévorer en silence ses peines en voyant s'échapper de ses mains ce pouvoir qui fut le seul Dieu qu'elle adora ; elle fut punie par où elle avait péché; après avoir assassiné froidement, une mort ▼iolente eut été une trop douce punition pour tant de sang versé. Dieu la condamna au grand châtiment des ambitieux : à vivre et à mourir dans l'obscurité ; sa mort fit si peu de bruit que personne n'y prit garde , on pensait trop au Balafré pour s'occuper d'elle; elle n'était ni utile, ni

1. Pasquier, liv. XIII, lettre 8. — De Thou, liv. XCIV. — Daviîi . Iiv. IX.

redoutable, elle n'était plus qu'une vieille femme. «Quani à Blois où elle était, dit l'Estoile , adorée et vénérée comme* la Junon de la cour, elle n'eut pas plutôt rendu le dernier soupir qu'on n'en fît non plus compte, partout, que d'une chèvre morte1.» Le dimanche suivant, le curé Guincestre, à la suite d'une prédication , apprit à ses auditeurs sa mort. «La reine, dit-il, laquelle a fait en sa vie beaucoup de bien <et beaucoup de mal, et crois qu'elle en a fait encore plus du dernier que du premier; je n'en doute point. Aujourd'hui, Messieurs, se présente une difficulté, savoir: si l'Église catholique doit prier Dieu pour elle, ayant vécu si mal qu'elle a vécu , avancé et supporté souvent l'hérésie (encore que sur la fin elle ait tenu le parti de notre sainte union, comme l'on dit, et n'ait consenti à la mort de nos bons princes catholiques). Sur quoi je vous dirai, Messieurs, que si vous lui voulez donner à l'aventure par charité un paier et un ave vous le pouvez faire , il lui servira de ce qu'il pourra, sinon, il n'y a pas grand intérêt. Je vous le laisse à votre liberté. »

Ce fut là sa véritable oraison funèbre : elle n'en méritait pas d'autre; un poëte lui consacra les vers suivants :

La reine qui cy git fut un diable et un ange , Toute pleine de blâme et pleine de louange. Elle soutint l'état et l'état mit à bas ; Elle fit moins accords , et pas moins de débats. Elle enfanta trois rois et cinq guerres civiles , Fit bâtir des châteaux et ruiner des villes , Fit bien de bonnes lois et de mauvais édits — Souhaite lui passant enfer et Paradis. 2

Henri III voulut honorer une mère qu'en fils ingrat il avait négligée. Ne pouvant la pleurer, il lui fit de somptueuses funérailles qui ne s'accordaient ni avec sa cassette vide , ni avec le patrimoine de la défunte qui mourait endettée de 800,000 écus, quoiqu'elle eût, dans sa vie, tou-

% L'Estoile, année 1588.

2. L'Estoile, année 1588. — Le roi de Navarre haïssait mortellement sa belle-mère : «Je n'attends que l'heure, écrivait-il quelques jours avant la mort de Catherine, de ouir dire que l'on aura étranglé la reine de Navarre (sa femme); cela avec la mort de sa mère me ferait bien chanter le cantique de Siméon. (Lettres missives de Henri IV, t. II, p. 417,)

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