LIVRE XX
il ne sut pas recoudre; pour lui, tous ses ennemis se personnifiaient dans son insolent sujet; il oubliait que ses ennemis étaient tout le monde ; il donna le temps aux ligueurs de passer de l'effroi à la colère : c'est ce qui le perdit. L'homme de génie saisit l'heure favorable, l'homme vulgaire la laisse échapper.
Le lendemain, 25 décembre, rien n'était changé. Revenus de leur effroi, les ligueurs firent éclater leur colère. Aussi prompts à s'abattre qu'à s'exalter, il vouèrent le Valois à tous les démons de l'enfer. Jean Roland, l'un des Seize, réunit autour de lui un grand nombre des plus exaltés de la sainte union, et les engagea à promettre, par serment, de se dévouer au salut de la religion mise en péril par l'assassinat du duc de Guise. Notre chef mort, leur dit -il, il nous en faut un autre, et il leur proposa le duc d'Aumale, homme sans mœurs, sans talents, sans courage , et qui n'avait d'autre droit à cette distinction que son titre d'allié des Guises1. On adopta par acclamation cet imprudent conseil, et l'on courut à un couvent de Chartreux chercher le nouveau chef qui s'y était retiré momentanément pour y faire ses dévotions à l'approche des fêtes de Noël.
A l'issue de cette assemblée tumultueuse, qui compromettait la cause de la ligue en lui donnant pour chef un homme mal famé et sans talents militaires, les Seize, et ceux qui avaient délibéré avec eux, se rendirent en corps à l'hôtel de Guise pour apporter leurs doléances à la veuve de l'illustre défunt; ils la supplièrent de permettre que l'enfant qu'elle portait dans son sein eût pour maraine la ville de Paris; le peuple accompagna les Seize en criant: vive d'Aumale ! Quand il vit cette veuve éplorée et qu'il eut surtout entendu quelques paroles passionnées de Madame de Montpensier, il ne contint plus sa fureur. Les prédicateurs, abattus le jour précédent, reprirent leur audace accoutumée, et, par leurs discours incendiaires, portèrent l'irritation du peuple au plus haut point : «Le voilà démasqué , s'écriaient-ils dans leur trivial langage , ce faux renard, ce cauteleux grison, ce bon et tant religieux caffard, ce Sardanapale ennemi de l'Église!... Guerre au tyran!... Mort à l'assassin ! »