‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 196 sur 258 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

Ces saturnales, on ne peut leur donner un autre nom, jetèrent cependant quelque doute dans l'esprit de certains ligueurs qui, plus exaltés que méchants, se demandèrent si réellement il était permis de prendre les armes contre celui qui naguère encore était leur souverain légitime. Comme la moindre hésitation, parmi les membres de la sainte union, pouvait tout compromettre, les Seize résolurent de faire légitimer leur levée de boucliers par la plus sainte autorité du royaume : celle de la Sorbonne. La faculté de théologie fut convoquée en séance solennelle, le 7 février; la question suivante lui fut soumise par le conseil des Seize : Le peuple franc peut-il s'armer , s'unir, lever de l'argent et contribuer à la défense de la religion catholique, apostolique et romaine, pour s'opposer aux efforts du roi qui avait violé la foi publique par des trahisons et assassinats dans l'assemblée des Etats du royaume? ' A la presque-unanimité des voix, la Sorbonne, sauf la confirmation du Pape, répondit que Henri de Valois, naguère roi de France, était déchu de la couronne, que tous ses sujets étaient déliés du serment de fidélité et d'obéissance , que son nom devait être rayé des prières de l'Église et que tout catholique pouvait en conscience prendre tes armes contre lui. 1

Dans cette circonstance solennelle la Sorbonne oublia les services passés. Qui eût dit que seize ans après le massacre des huguenots le fauteur de la Saint-Barthélemy, le premier complice de Catherine serait ainsi traité par son Église à laquelle il avait donné tant de sanglantes marques d'attachement ?

Le soir de ce jour mémorable la décision de la faculté de théologie fut publiée à son de trompe dans la ville, où elle fut accueillie par des transports frénétiques de joie; tout ligueur pouvait désormais , en toute liberté de conscience, s'abandonner à sa haine contre le Valois; non-

1 t. L'Estoile, année 1589. — Notes à l'édit. de 1744, liv. II, p. 168 et suiv. — Mémoires de la ligue , t. III , p. 1 78. — V. Palma- Cayet, liv. L — Pasquier, liv. XIII, chap. IX, p. 379, — Capefigue, la réforme et la ligue, t. V, p. 22 1 et 222.

seulement ce n'était pas un péché , c'était encore un devoir. Le lien de fidélité qui lie le sujet au prince était violemment brisé, la tradition avec le passé rompue, et la France livrée à tous les dangers d'un gouvernement révolutionnaire. L'Église, à laquelle Dieu ordonne la soumission aux rois, donnait le signal de l'insurrection , c'était grave et surtout de mauvais exemple; elle n'avait plus rien à reprocher à Othman; elle copiait ses idées; mais avec cette différence que le publiciste protestant voulait qu'on procédât légalement à la déposition d'un roi, tandis qu'elle procédait révolutionnairement. Il n'appartenait pas plus aux Seize qu'à la Sorbonne de, prononcer sur le sort de Henri III: c'était l'affaire des États régulièrement assemblés, parce que c'est en eux que réside véritablement le pouvoir souverain que le prince et ses héritiers n'exercent que par délégation et dont ils ne peuvent être dépossédés que lorsqu'ils violent les lois fondamentales du royaume.

La décision de la Sorbonne qui rassura les ligueurs eut un grand retentissement dans les provinces, où elle fut fatale à la cause royale en détachant de son obéissance plusieurs villes jusque-là fidèles. En l'apprenant, Henri III ouvrit-il les yeux? C'est peu probable. Quand il aurait fallu monter résolument à cheval, il s'occupait de faire badigeonner en noir les appartements de son palais pour faire honneur au cadavre de sa mère. Il pourparlait avec les membres des États de Blois, gui continuaient leurs séances pour lui complaire. On faisait semblant de travailler, et on ne faisait rien, ou presque rien; tout s'y passait comme si le duc de Guise et son frère eussent été pleins de vie. L'assemblée craignait le roi, celui-ci se défiait de l'assemblée. A la grande impatience de tous la séance de clôture fut fixée au 16 janvier. Les États présentèrent leurs cahiers unanimes sur un seul point : l'extermination des protestants. L'édit d'union fut encore proclamé par un serment solennel; on se sépara, et dans presque chaque député de retour dans sa province , le roi eut un ami de moins et la ligue un partisan de plus. Ce n'était que justice : le lâche assassinat des Guises portait ses fruits. Leurs deux cadavres étaient deux mauvaises marches pour remonter sur un trône d'où il était tombé honteusement le jour des barricades.

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