LIVRE XX
sur lui; héritier de leur gloire, il l'était aussi de leur popularité.
Aux propositions qui lui furent faites de venir à Paris prendre la direction des affaires, il répondit d'une manière évasive; il voulait encore attendre. Sa sœur, la duchesse de Montpensier, moins patiente que lui, alla, convalescente lencore, le rejoindre à Dijon. Elle le ramena à Paris, où il beçut du peuple un accueil enthousiaste. Trop prudent pour porter de suite la main aux racines du mal, il parut ignorer ce qui s'était passé, et ne songeait cependant qu'au moyen de mettre fin au désordre et de ressusciter, sous un nom quelconque, l'autorité royale que les plus ardents d'entre les Seize voulaient abolir pour y substituer celle de leurs caprices et de leur volonté. 1
Pendant que Paris s'agitait, passant tour à tour du découragement à l'espérance, et de l'abattement à la plus vive allégresse, Henri III voyait avec effroi le vide se faire autour de lui; chaque heure lui apportait une mauvaise nouvelle. Un jour c'étaient les Parisiens qui avaient brisé ses armoiries et les avaient traînées dans la boue; un autre jour c'était sa déchéance prononcée par le parlement". Le malheureux roi en était malade de chagrin ; et quand , des | fenêtres de sa chambre, il voyait, à quelque distance de son palais , flotter sur le clocher des villages l'odieux drapeau de l'union, il devait se rappeler ces paroles prophétiques de sa mère : « Monsieur mon fils , prenez garde de n'être roi de rien du tout. » L'œil de la vieille Catherine avait vu juste ; toute la puissance de Henri s'était écoulée entre ses mains. Pour capitale il avait Blois, pour armée sa garde, une centaine de gentilshommes, deux ou trois cornettes de suisses et de chevau-légers , pour trésor quelques écus empruntés à ses serviteurs. Il put alors mesurer l'abîme creusé sous ses pas , et expier rudement la joie qu'il avait éprouvée en voyant le roi de Paris étendu à ses pieds. Le
1. Capeflgue, t. V, p. 202. — De Thon, liv. XCIY, p. 382. — Y. Palma-Cayet, liv. Ier. — Davila, liv. X, p. 555.
2. Journal des choses advenues à Paris depuis le 23 décentre | 15S8 jusqu'au dernier avril 1589.
pauvre insensé ignorait qu'on n'assassine pas les idées; c'était avec elles qu'il fallait désormais lutter; pour cela il n'avait ni trésor, ni prestige autour de son nom, ni noblesse fidèle, ni soldats dévoués. Dans cette extrémité il s'abaissa et fit le suppliant auprès de Mayenne, par l'entremise du cardinal Morosini, légat du pape. Mayenne refusa même d'avoir une entrevue avec le prélat. Henri III était perdu s'il n'eut suivi le conseil que lui donnèrent ses ministres de s'allier au roi de Navarre. Il le rejeta d'abord sans hésiter; il était fourbe, cruel, mais il tenait à sa foi religieuse comme certains bandits tiennent à leur parole d'honneur. La nécessité fit taire ses scrupules. Roi sans couronne et presque sans sujets, ne possédant, dans tout son royaume, que Blois, Amboise, Tours etBeaugency, il accepta la planche de salut qu'on lui offrait; des négociations s'ouvrirent; elles aboutirent. Le Béarnais prêta son épée et sa petite armée bien aguerrie à l'homme de la Saint-Barihélemy , pour le remettre sur son trône. Les huguenots, qui avaient autant de haine que de mépris pour Henri de Valois, murmurèrent hautement; dans leur puritanisme ils ne comprenaient pas que leur chef pût tendre une main secourable à l'assassin de leurs frères. Cependant la joie de se mesurer bientôt avec les ligueurs fut un contre-poids à leur antipathie. Les conditions du traité ne furent pas bien dures; le Béarnais ne demanda à son beaufrère, en échange de ses services, qu'une ville et un pont sur la Loire : Henri III lui donna Saumur.*
Le traité signé, le roi de Navarre qui, à ses brillantes qualités d'habile capitaine, joignait celles de l'homme politique, fit publier une déclaration datée de Chatellerault, dans laquelle il invitait tous les Français à rentrer dans le devoir et l'obéissance due à leur roi.
Les deux rois se donnèrent rendez-vous au château de Plessis -les- Tours , célèbre par les froides cruautés de Louis XI ; ils étaient précédés de leurs gardes qui s'appro-
t. Davila, liv. X. — V. Palma-Cayet, liv. Ier. — Correspondance du roi de Navarre avec Duplessis , du 1 2 mars au 3 avril. — - De Thoujiv. XGV.