LIVRE XX
malgré la colère des mécontents , il sentit qu'il ne pouvait conserver son influence qu'en sortant de la capitale pour chercher des lauriers sur les champs de bataille; il le fit.
Les deux rois, naguère ennemis déclarés, mais unis maintenant par un intérêt commun, résolurent après s'être concertés, de réunir toutes leurs forces et de marcher sur Paris dont la prise serait l'anéantissement de la ligue et le rétablissement de l'autorité royale. En attendant le moment de l'exécution, Henri III resta à Tours et le roi de Navarre quitta cette ville et alla à Chinon au devant de son infanterie qui revenait du Poitou.
Mayenne n'attendit pas que les deux rois vinssent le chercher, il alla résolument à leur rencontre. Ayant appris par ses espions que Henri III était seul à Tours , ville mal fortifiée et mal gardée, il s'y dirigea à marches forcées, et faillit, par une habile manœuvre, surprendre le roi qui se promenait hors de la ville. Henri s'échappa grâce à un meunier qui voyant venir les ligueurs , lui cria : «Sire, où allez-vous? les ennemis sont là!» Il n'eut que le temps de tourner bride : poursuivi par les soldats de Mayenne, il arriva à la porte da faubourg, où il se trouva en présence d'une barricade ; il ordonna aux hommes qui la gardaient de prendre les armes ; des coups de feu partirent alors de tous côtés: les ligueurs envahirent le faubourg Saint-Symphorien , le brave Crillon leur tint tête avec une faible escorte. Yaincu par le nombre , il fut contraint de reculer jusqu'à la porte du Pont qu'il put fermer.
Grâce au courage héroïque de Crillon, les royalistes demeurèrent maîtres du pont, mais les ligueurs enhardis par le succès et la présence de Mayenne, voulurent le leur enlever. Ils eussent réussi , si vers les six heures du soir , une centaine d'hommes de l'avant-garde du roi de Navarre , commandée par Chàtillon , le fils de Coligny, ne fussent arrivés ; ces fiers huguenots s'avancèrent froidement et au petit pas sur le pont , à travers une grêle de balles. Stupéfaits de tant d'audace et de calme au milieu d'un si grand danger, les ligueurs ralentirent leur feu, que la nuit qui survint fit cesser.
L'honneur de celte journée où le roi eut sa part de gloire par le courage qu'il déploya et la présence d'esprit dont il fit preuve, revient tout entier au brave Crillon et à Châtillon, qui se montra le digne fils de l'Amiral par son intrépidité et sa grandeur d'âme. On voulut détourner ce dernier de servir Henri III, le meurtrier de son glorieux père ; à ceux qui le lui proposaient , il répondit : « Vous êtes tous des traîtres, il est votre roi et le nôtre aussi ; vous parlez en femmes et non en soldats ; nous verrons, le jour venu , si vous avez autant de vaillance que de mauvaises paroles.»1
C'était au milieu du silence de la nuit, dans l'île qui est située en face de Tours, que se passait cette scène digne des plus beaux temps de l'antiquité.
Le lendemain matin, Mayenne découragé, donna le signal de la retraite ; ses soldats en se retirant, laissèrent des traces sanglantes de leur passage. Henri III était dans l'admiration de l'intrépidité de ces cent huguenots , qui à eux seuls avaient tenu tête à l'armée de Mayenne et décidé sa retraite. Il embrassa par deux fois Châtillon, et pour montrer combien il appréciait la valeur de ses alliés, il prit comme eux l'écharpe blanche, ce qui mécontenta beaucoup quelques seigneurs catholiques; Crillon, qui avait vu les huguenots au feu , ne le trouva pas mauvais. Le roi de Navarre voulut se mettre à la ooursuite de Mayenne , Henri III s'y opposa: ce serait loue, lui dit-il en plaisantant, de hasarder un douoie henri contre un carolus.*
L'échec de Mayenne consterna les ligueurs : ils avaient trop attendu de lui; comme ils n'avaient pas douté du succès, ils furent plus abattus par le revers; en vain la duchesse de Montpensier leur assura que les deux rois étaient blessés, que Crillon, Montbazon et le duc d'Aumont avaient péri; la retraite de Mayenne leur causait plus d'alarmes que l'assurance de la duchesse ne leur donnait de cou-
1. Davila, liv. X. — D'Aubigné, fiv. II, chap. 19, p. 169.— Palma-Cayét, liv. VIII.