LIVRE XX
rage. Après tant de fiévreuses agitations , la réaction arrivait : les plus hardis étaient les plus timides, la foi aveugle que la ville avait dans la Sainte-Union s'affaiblissait. Les prédicateurs , naguère si hardis et si passionnés , étaient sans parole et sans voix, et par contre les politiques qui avaient précédemment ployé sous l'orage, commencèrent à relever la tète. Avant l'échec de Mayenne, on eût cru que Paris n'en comptait pas un seul, après, on s'étonnait de les trouver si nombreux : la fortune est comme le printemps, son souffle est un souffle de* vie.
Pendant que le parti de la ligue semblait se dissoudre à son premier échec, le parti royaliste, dont on désespérait, ne fit que se relever et s'accroître; des renforts arrivaient chaque jour au roi , qui eut cependant à dévorer un affront semblable à celui de Livron. Henri III se dirigeait vers Poitiers qui ne s'était pas encore prononcé pour la ligue, mais qui était extrêmement travaillé par ses partisans ; il pouvait à toute heure tomber entre leurs mains. Il -était urgent de se hâter, car cette cité , tant par son importance que par sa forte position topographique, devait, selon les événements entraîner d'autres villes, soit dans l'obéissance, soit dans la rébellion. 11 se hâta donc , mais pas assez; lorsqu'il se présenta devant Poitiers, les ligueurs qui s'en étaient rendus maîtres, fermèrent ses portes et accueillirent le monarque à coups de canons *. Henri , qui n'avait ni les forces suffisantes , ni le matériel nécessaire pour commencer les opérations d'un siège , retourna tristement sur ses pas, la rage dans le cœur, et regagna Châtellerault sans avoir même brûlé une amorce. Heureusement de bonnes nouvelles vinrent relever son courage et lui rendre un peu moins amer l'affront de Poitiers : Châtillon , après un combat des plus opiniâtres, avait battu près de Chartres le seigneur de Saveuse, ligueur intrépide, qui, fait prisonnier, ne voulut pas être rendu à la liberté , et se tua de ses propres mains, en déchirant le bandage de ses blessures3. Le duc de Montpensier avait mis en déroute complète les paysans indisciplinés que Brissac avait réunis en corps d'armée au nombre de seize mille
f. De Thou, liv. XCV, p. 450. — Palma-Cayet, liv. I<* p. 453. — Pasquier, liv. XIII, lettre xm, p. 392. 2. De Thou, liv. XCV, p. 468.
hommes; mais de toutes les nouvelles, qui rendaient au roi l'espérance de ressaisir son pouvoir, celle qui le réjouit le plus fut la défaite du duc d'Aumale près de Senlis.
Senlis, petite ville située à quelques lieues de la capitale, sur la lisière de la forêt de Compiègne, était alors, vu sa position, un point stratégique assez important ; elle était au pouvoir de la ligue au moment où Mayenne battait en retraite à Tours. Louis de Montmorency - Bouteville , seigneur attaché au parti royaliste, avait profité habilement de la stupéfaction dans laquelle l'échec de Mayenne avait jeté Paris, pour la surprendre avec quelques vassaux et s'en emparer au nom du roi son maître. Cet audacieux coup de main, accompli presque sous les yeux de la Sainte- Union , porta le conseil de l'Hôtel-de-ville à prendre des mesures aussi promptes qu'énergiques; il décida que Senlis serait immédiatement assiégé : le duc d'Aumale et Maineville partirent en toute hâte , conduisant avec eux une armée de six mille hommes bien équipés, bien disposés et qui fut bientôt grossie par une bande des plus zélés ligueurs qui, à la voix de Madame de Montpensier partirent avec enthousiasme pour Senlis. La ville, attaquée énergiquement, résista énergiquement; mais ne luttant pas à forces égales, elle était sur le point de succomber, quand tout à coup , à la grande joie des assiégeants , huit cents cavaliers et quinze cents arquebusiers débusquèrent de la forêt et demandèrent la bataille ; ces soldats appartenaient tous au jeune duc de Longueville qui les avait enrôlés à ses frais pour aller au-devant de Harlay de Sancy, qui amenait de Suisse une petite armée qu'il y avait levée; ayant appris que Senlis était assiégé, le duc de Longueville résolut, malgré le petit nombre de ses soldats, de dégager la ville et de forcer les ligueurs à lever le siège. C'était hardi, c'eût été même téméraire si le jeune gentilhomme, par un trait qui l'honore plus qu'une victoire , n'eût confié le commandement de sa petite troupe au vieux et vaillant Lanoue qui combattait sous ses ordres. «A Dieu ne plaise, dit le duc, que je rende inutile à la cause des