LITRE XX
deux rois, l'expérience d'un si parfait chevalier, c'est à lui de commander et à moi d'obéir » , et de chef il devint subalterne.
Quelle que fut sa modestie, Lanoue dut accepter cet hommage rendu à son courage. Soldat intrépide, Bras de fer était aussi un prudent capitaine; il savait par expérience que les munitions de guerre et de bouche et l'argent sont les deux grands nerfs de la guerre, or, il n'avait ni munitions, ni argent; il s'adressa à des fournisseurs qui lui en refusèrent faute de garantie. «Eh bien! s'écria le vieux patriote , garde son argent .quiconque l'estime plus que son honneur ; tant que Lanoue aura une goutte de sang et un arpent de terre, il le sacrifiera pour la défense du pays où Dieu l'a fait naître. Il ne me reste qu'une terre, celle de Plessis-les-Tours : elle vaut soixante mille écus, donnez-m'en trente mille et partons.»
Nantis de ce gage, les financiers prêtèrent la somme nécessaire, et Lanoue eut des munitions. Il se porta alors en toute hâte vers Senlis , attaqua les ligueurs avec impétuosité, mit le désordre dans leurs rangs, les contraignit à faire volte-face, leur tua ou prit cinq mille hommes; toute leur artillerie, leurs drapeaux et leurs bagages tombèrent entre ses mains. Le duc d'Aumale s'enfuit à franc étrier, et grâce à la rapidité de son cheval, il alla cacher sa honte à Saint-Denis, n'osant entrer dans Paris , où la nouvelle de sa défaite avait jeté la consternation.1
Après cette victoire éclatante qui décuplait les forces des royalistes, naguère si abattus, on chercha Lanoue pour le complimenter sur l'un des plus beaux faits d'armes de sa longue carrière ; on ne le trouva pas , ce ne fut que le lendemain que l'élite de la noblesse le rencontra dans une maison où il s'était retiré: au moment où elle entra pour lui demander ses ordres, le vieux guerrier prenait un frugal repas sur un banc de pierre. «Mes ordres, Messieurs, leur dit-il en se levant, allons trouver M. de Longueviile qui nous donnera des ordres à vous et à moi. » s
Ce vieil huguenot couvrait ainsi de sa gloire sans taches les fautes de ses coreligionnaires , et les vengeait noble-
1. Davila, liv. X. — De Thou, liv. XCV, p. 462. — Capelîgue; t. V.