LIVRE XIV
et autres ayant haute justice qui avaient porté les armes avec les habitants desdites villes, étaient autorisés «à célébrer dans leurs maisons les baptêmes et les mariages, sans plus grande assemblée que dix personnes outre les parents, parrains et maraines; tous les autres protestants étaient amnistiés et avaient seulement la liberté du for intérieur, sans pouvoir jouir de celle d'exercer publiquement leur culte.1))
Pendant que ces articles se négociaient, la malheureuse ville de Sancerre était en proie à la famine qui avait transformé son enceinte en un champ d'épouvantable désolation. Les Rochellois voulaient la faire comprendre dans le traité; mais ceux des commissaires du parti protestant qui étaient partisans de la paix à tout prix firent passer outre et abandonnèrent lâchement la noble ville ; s'ils eussent insisté, la cour eût peut-être consenti; une humiliation de plus ne l'eût pas arrêtée. L'égoïsme parla plus haut que la fraternité. On peut seulement dire à la décharge des commissaires protestants qu'ils redoutaient la continuation de la guerre, qui eût lassé la patience de leurs coreligionnaires qui, depuis si longtemps luttaient avec des forces si inégales; peut-être espéraient- ils que la cour ferait par Oumanimité ce qu'on voulait lui arracher par la force. Sancerre fut donc abandonnée; ce surcroît de douleur n'abattit pas ses défenseurs; la certitude qu'on violerait à leur égard toutes les promesses et qu'on les traiterait comme leurs frères de Paris, de Troyes, de Meaux, etc., leur donna une force surhumaine. Maigris par la faim, ils ressemblaient à des spectres; mais ces spectres faisaienf peur aux assiégeants qui, n'osant plus les combattre, ne savaient que les bloquer. Dieu eut pitié de leurs longues souffrances et se servit des envoyés polonais pour y mettre un terme ; la cour craignit que le bruit de toutes les scènes épouvantables qui se passaient dans cette malheureuse cité ne troublât les fêtes splendides qu'elle préparait et ne fît une fâcheuse impression sur l'esprit de ceux qui appor-
1. La Popelinière, t. H, fol. 183. — Mémoire de l'État de France , t. n, fol. 212. — Davila, t. Ier, chap. 18.
{aient une couronne au duc d'Anjou. Elle ordonna donc à La Châtre d'en finir au plus vite : une capitulation eut lieu ; elle garantit aux hommes leurs biens et leur vie; aux femmes l'honneur, à tous la liberté de conscience, moyennant 40,000 livres pour être distribuées aux soldats. Sans cette clause ils eussent été mécontents ; on leur avait promis le sac de la ville pour entretenir leur ardeur par l'espérance du pillage. Sancerre ouvrit ses portes ; son intérieur présentait un aspect désolant. En voyant ses défenseurs, les troupes du roi purent mesurer tout ce qu'il y avait de vaillance et de courage indomptable chez ces hommes qui pendant si longtemps les avaient tenus en échec. La capitulation fut observée; mais quelque temps après l'intrépide Joanneau fut trouvé mort dans son lit, percé par le poignard d'un assassin. Le ministre La Bourgade, qui si souvent avait fait passer son indomptable énergie dans le cœur des Sancerrois , eut le même sort ; quelle main invisible les avait frappés? C'est facile à deviner : on ne pouvait pardonner au premier la puissance de son épée, au second celle de sa parole.'
C'est une étrange cour que celle des Valois : hier on assassinait dans son Louvre ; aujourd'hui on y danse. Avec une promptitude qui rappelle un changement de décoration à vue, toutes les taches de sang dont les pavés et les murs de la demeure royale étaient souillés , ont été soigneusement enlevées ; on dirait que des siècles se sont écoulés depuis le tintement funèbre des cloches de Saint-Germainl'Auxerrois et que la nuit de la Saint-Barthélemy a pris rang parmi les légendes les plus fabuleuses de notre histoire. Catherine de Médicis, qui n'avait sur la conscience, disait-elle naïvement, que cinq à six huguenots assassinés, était riante, gaie, animée; bien plus, elle était heureuse: une couronne allait être offerte au duc d'Anjou. La cour était obérée ; mais jamais elle n'étala un luxe plus éblouissant; l'escadron volant avait préparé de nouveaux costumes
1. La Popeiinière, liv. XXXV, toi. 179; Ut. XXXYI, fol. 190, 191. — De Thon, t. VI, p. 8?0.