LIVRE XX
dernier leur enverrait en échange de la cavalerie dont ils manquaient. Cette singulière proposition fut acceptée. Sancy quitta la Suisse, se dirigea vers Strasbourg, où un corps de reïtres qui y était rassemblé, grossit sa petite armée, qui réunie à celle des deux rois, forma un corps de quarante-deux mille hommes1 qui allèrent camper à Saint- Cloud, en vue de Paris.
Dès que Henri III, des hauteurs de Saint-Cloud, aperçut Paris, le souvenir des humiliations que la ligue lui avait fait subir, le remplit de fureur: « C'est le cœur de la ligue, c'est droit au cœur qu'il faut frapper, s'écria-t-il», puisse reprenant, il ajouta: «Ce serait dommage de ruiner une si bonne et belle ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont dedans et qui m'en ont ignominieusement chassé. »
Au moment où les troupes royales s'avançaient vers Paris, la ville était dans une surexcitation extraordinaire. On y pleurait Guise, comme au lendemain du 24 décembre; les églises étaient tendues de noir et les prédicateurs, du haut de leurs chaires, avaient épuisé contre le roi tout leur vocabulaire d'injures : la fureur les rendait extravagants et criminels. Ils prêchaient le régicide avec une crudité de langage qui fait pâlir celui des Marat, des Chaumette et des Hébert. Boucher et Guincestre surpassaient leurs confrères par la trivialité de leurs discours et l'atrocité de leurs maximes. Le premier, c'était le 15 février 1589, attaqua personnellement le roi : «Ce teigneux , dit-il , est toujours coiffé à la turque d'un turban , lequel on ne lui a jamais vu ôter même en communiant, et quand ce malheureux hypocrite faisait semblant d'aller contre les reïtres, il avait un habit d'allemand fourré et des crochets d'argent qui signifiaient la bonne intelligence et accord qui étaient entre lui et ces diables noirs empistolés. Bref, c'est un turc par la tête, un allemand par le corps, un an-
1. Flassan, Hist. de la diplomatie française, liv. II, p. 133 et Buiv. — Mémoires de la ligue, t. III, p. 696 et suiv.
gïais par la jarretière , un polonais par les pieds et un vrai diable en l'âme. » 1
Guincestre ne demeura pas en arrière de son fougueux collègue. Il annonça le jour des Cendres qu'il ne prêcherait point l'évangile de ce carême , puisque chacun le savait, puis il ajouta qu'il raconterait «la vie, gestes et faits abominables de ce perfide tyran Henri de Valois. » Il tira alors un petit, chandelier qu'il dit avoir appartenu au roi et sur lequel étaient gravés des satyres. «Voyez, dit-il en le montrant à ses auditeurs , ce sont là les démons du roi, ce sont là les dieux qu'il adore, et dont il se sert pour les enchantements.» Une autre fois, il posa à ses auditeurs cette question : « Est-il permis de tuer Henri de Valois ?» Il répondit : «Pour moi je déclare que je serais prêt à le tuer à tous les moments , excepté lorsque je consacre le corps du Seigneur. » *
Ces abominables prédications eussent été impuissantes pour empêcher Henri III d'entrer dans sa capitale par la brèche et sur les cadavres des ligueurs, si, à la veille du siège, un moine jacobin ne s'était pas dévoué pour le salut de la Sainte-Union. On le nommait frère Jacques Clément. Il était né au village de Serbonne , près de Sens , et avait vingt-deux ans. Il s'imagina qu'il ferait l'oeuvre la plus agréable à Dieu s'il tuait celui qu'il entendait nommer du haut de la chaire «le vilain Hérode.» Une fois que cette idée eut germé dans son cerveau, elle s'y fixa. Il manifesta dès lors à plusieurs reprises le désir de tuer le tyran; ses confrères qui ne croyaient pas à son courage , l'appelaient par dérision « le capitaine Clément. »
La duchesse de Montpensier qui conservait au milieu des défaillances des plus forcénés ligueurs une audace qui ne faiblissait jamais, apprit le dessein qu'avait le jacobin d'assassiner le roi, elle le fit venir chez elle, l'écouta, l'étudia, et reconnut avec joie qu'il était propre à mettre en pratique
!. L'Estoile, année 1589.
2. Mathieu, Hist. des derniers troubles, p. 182. — Satyre-Mé-
mpée, t. Iir, p. 156 et 157.