LIVRE XX
;<Tque les prédicateurs maximaient si bien du haut de leurs chaires. Quelques historiens représentent frère Clément comme un homme qui joignait au fanatisme le plus ardent le libertinage le plus éhonté, nous ne le pensons pas; un moine qui eût été tel qu'ils le représentent, eût manqué de courage. Quand le péché retient par tant de liens l'homme sur la terre , il est peu désireux d'entrer dans le ciel, même avec la chance d'y entrer comme un saint ; le dominicain n'était qu'un cerveau malade où fermentaient les idées les plus extravagantes et les plus sanguinaires ; qu'il ait été flatté d'être l'objet de l'attention de l'une des plus grandes dames de Paris, c'est dans l'ordre des choses; mais que la princesse ait voulu, pour lui mettre un poignard dans les mains, enflammer son imagination, c'est ce qui aurait pu être, tant la haine peut exercer d'empire sur un cœur de femme vindicative ; mais , dans la circonstance présente, la duchesse de Montpensier, pour affermir le moine dans ses desseins , n'avait qu'à se faire l'interprète des vœux les plus chers des ligueurs, en lui montrant l'auréole qui entourerait désormais son nom , puisque Dieu, entre mille, le choisissait pour débarrasser la sainte Église de son persécuteur.
Le moine raconta à la princesse que pendant trois nuits consécutives, un ange, tenant un glaive à la main, lui était apparu et lui avait tenu ce langage : Frère Jacques, je suis messager du Dieu tout-puissant , qui te viens assurer que par toi le tyran de France doit être mis à mort : pense donc à toi et te prépares, comme la couronne de martyr t'est ainsi préparée.»1
«Frappé de cette apparition , dit le moine , je l'ai révélée à mon confesseur, qui m'a engagé à n'être pas rebelle à la voix divine et à faire ce qu'elle m'a ordonné ; si j'ai tant tardé, ajouta-t-il, c'est que j'ai cru entendre mon bon ange me dire: Pour frapper le tyran, attends que le tyran vienne à toi.
A ces mots la duchesse , fixant ses yeux brillants sur le moine, s'écria: «Cette heure est venue, frère Jacques,» et elle lui montra tour à tour la terre et le ciel, lui pro-
i. Cette apparition lui avait été ménagée par m moine de Bo u couvent.
mettant dans le ciel une couronne de Saint, sur la terre un chapeau de cardinal.
Après cette entrevue le moine ne s'occupa plus que de mettre à exécution son exécrable dessein; il se fit donner des lettres par le président Achille de Harlay et parle comte de Brienne , afin d'avoir plus facilement accès auprès du monarque. Le 30 juillet il se confessa, communia, et se dirigea vers Saint-Gloud; arrêté aux avenues du château, il répondit à ceux qui l'interrogeaient qu'il était chargé d'une commission secrète et importante pour le roi: «Tu reviendras demain , lui dirent les gardes. »
«A. demain donc,» répondit frère Jacques, et il chercha une hôtellerie pour y passer la nuit. Au moment où il se mettait à table, il tira très-vivement son couteau. Quelqu'un qui le vit dit en plaisantant : « Ce moine aurait plutôt oublié son bréviaire que son couteau.» Il répondit tranquillement : «Voici mon bréviaire, voici mon couteau ! » Il soupa de bon appétit et se coucha; dormit-il? C'est probable ; une nuit d'insomnie , au moment de commettre le crime, l'eût peut-être fait hésiter; le matin il était prêt comme la veille.
Il se présenta à la porte du château où il fut introduit par le moyen de monsieur La Guesle, procureur général au parlement de Paris. Huit heures sonnaient à l'horloge du château ; le roi fut averti qu'un moirft de Paris désirait lui parler. Dans ce moment il était dans sa chambre et n'était pas encore habillé; il entendit du bruit et comprit qu'on faisait difficulté pour le laisser monter. Craignant qu'on ne dît à Paris qu'il chassait les moines , il ordonna qu'on le laissât entrer; le dominicain entra, s'avança timidement vers le roi , lui fit une profonde révérence et lui présenta des lettres de la part d'Achille de Harlay et du comte de Brienne, et ajouta qu'outre la remise de ces lettres il était chargé d'un message secret pour Sa Majesté. Sur un ordre du roi tout le monde se retira à l'écart. Henri ouvrit l'une des lettres que le moine lui avait remises; pendant qu'il la lisait, frère Clément sortit de sa manche son couteau et le lui enfonça si avant dans le bas-ventre que le fer resta dans la blessure; le roi, se sentant atteint, le retira, en frappa l'assassin au sourcil gauche et poussa ce cri : «Ah! méchant moine, il m'a tué, qu'on le lue!» Aux cris du