‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 214 sur 258 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

Revenons à la duchesse de Montpensier. Jacques Clément s'était à peine éloigné qu'elle tomba dans une grande anxiété; elle suivait de la pensée le moine et semblait lui indiquer de la main l'endroit du corps où le coup devait le mieux porter; elle passait rapidement de l'espérance à l'effroi. S'il échouait, se disait-elle, si, soumis à la question, il me dénonçait ! Alors des frissons de terreur couraient sur tout son corps; elle voyait l'échafaud se dresser pour elle, et malgré la grandeur de son rang, sa tète y rouler comme complice du meurtre d'un roi ! Elle ne peut attendre en paix, dans son hôtel, le courrier qui doit lui apporter la nouvelle qu'elle désire connaître, tout en la redoutant; elle se tient dans son coche, regardant vers les avenues de Paris qui conduisent à Saint-Cloud ; un courrier enfin arrive, quel bonheur! Le roi est atteint mortellement, et le moine, percé de coups de poignard, est mort sans avoir pu prononcer une seule parole. Dans ce moment elle oublie son rang, saute au cou du courrier, aussi joyeuse que le cardinal de Lorraine, son oncle, à la nouvelle de la Saint-Barthélemy : «Ah! mon ami, s'écria-telle en l'embrassant, soyez le bienvenu; mais est-il vrai, au moins, ce méchant, ce perfide est-il mort? Dieu! que vous me faites aise! Je ne suis marrie que d'une chose: c'est qu'il n'ait su, avant de mourir, que c'est moi qui l'ai fait faire. » Puis, se tournant vers les femmes de sa suite : «Eh bien, leur dit-elle, que vous en semble? Ma tète ne tient-elle pas bien à cette heure? Il me semble qu'elle ne branle plus comme elle branlait auparavant. » 1

i. L'Estoile, année 1589.

La joie débordait dans ses paroles , dans ses gestes , dans sa physionomie. Guise était vengé , le Valois assassin était mort assassiné, elle avait dirigé la main du moine et frappé de concert avec lui; sa haine sans remords était satisfaite. Après avoir eu toutes les angoisses de la terreur, elle savourait à longs traits les douceurs de la vengeance. Elle ordonna de faire une distribution d'écharpes vertes 1 aux principaux ligueurs qui portaient le deuil de son frère; puis elle courut chez sa mère, et toutes les deux, elles parcoururent la ville dans leur coche , et partout où elles virent des rassemblements, elles crièrent au peuple : «Bonne nouvelle! le tyran est mort, il n'y a plus d'Henri de Valois en France ! » Elles arrivèrent à l'église des Cordeliers où une foule immense était rassemblée. La duchesse de Nemours monta sur les degrés de l'autel et harangua la foule «sur la mort du tyran, de l'assassin de son fils.»

Le soir, des feux de joie furent allumés par toute la ville, le nom de Jacques Clément était sur toutes les lèvres. C'était plus qu'un homme, c'était un saint. On fit à la hâte une statue de cet étrange bienheureux, on la plaça sur un autel de la cathédrale avec cette inscription : « Saint Jacques Clément, priez pour nous. » On fit venir d'un village près de Sens, sa mère qui ne s'attendait pas à tant d'honneurs. Quand elle arriva, les prêtres lui appliquèrent ce beau verset des Écritures : «Béni soit le ventre qui t'a porté, bénies soient les mamelles qui t'ont allaité.» La duchesse de Montpensier la logea dans son hôtel et la fit asseoir à sa table. Tout sens moral était perdu à Paris.

îî.

Les Seize, qui avaient dans les prédicateurs des auxiliaires puissants, leur donnèrent le sujet de leur prochain sermon , dans lequel ils devaient traiter trois points : 1° justifier l'action du jacobin en le comparant à Judith ; 2° établir que le Béarnais hérétique et relaps, ne peut succéder aux Valois ; 3° montrer que ceux qui soutiendront son parti seront excommuniés a. Les prédicateurs ne fail-

Page 1