LIVRE XXI
scrupule de rester à mon service, à moins que je n'embrasse la religion catholique. Sans doute ils m'ont cru assez faible pour s'imaginer pouvoir me forcer par là à abjurer ma religion et à manquer à ma parole. Mais je suis bien aise de leur déclarer ici, en présence de vous tous, que j'ai exprès assemblés pour ce sujet, que j'aimerais mieux que ce jour fût le dernier de ma vie que de faire aucune démarche qui pût donner lieu de me soupçonner d'avoir chancelé dans ma foi, et d'avoir songé à renoncer à la religion dont j'ai fait profession jusqu'ici , avant quo d'avoir été mieux instruit par un concile légitime à l'autorité duquel je me soumets. Que quiconque a si mauvaise opinion de moi se retire donc dès qu'il lui plaira. Je compte plus sur un bon Français que sur deux cents qui auraient des sentiments si indignes. En effet , Dieu protège toujours les gens de bien. A l'égard de ceux qui tiennent ces sortes de discours , on voit bien qu'ils ont pris il y a, déjà longtemps, des engagements avec les ennemis de l'Etat et qu'ils n'oseraient paraître dans les lieux où il faut faire preuve d'une véritable vertu ; qu'ils demandent donc leur congé dès qu'ils le jugeront à propos : ils me trouveront plus disposés à le leur accorder qu'ils n'ont envie de l'obtenir. Tout ce qui me fait de la peine , c'est qu'ils déshonorent par là le nom français. Du reste , quand même vous m'abandonneriez tous, ce que je n'ose penser, il me reste encore assez d'amis pour pouvoir, sans vous et à votre honte , avec le seul secours de leur bras, maintenir les droits de mon autorité. Mais dussé-je me voir privé même de ce secours, le Dieu qui , comme vous en avez été témoins vous-mêmes , m'a conduit depuis mon enfance comme par la main, et m'a comblé de si grands bienfaits qu'ils passent la portée de l'esprit humain , ne m'abandonnera jamais. Oui , je ne crois pas que le Seigneur se soit déclaré pour David avec plus de bonté et ait opéré en sa faveur tant de merveilles, que lorsque contre l'attente de tout le monde, il m'a conduit lui-même jusque sur le trône , par tant de travaux et à travers de tant de dangers , et je ne doute nullement qu'après m'y avoir placé malgré tant d'obstacles, il ne m'y conserve et ne me protège contre les efforts de mes ennemis, non pour l'amour de moi, mais pour le salut de tant d'âmes qui gé-
missent sous le joug de la plus cruelle tyrannie , implorant sans cesse un secours, et pour la liberté desquelles il a daigné se servir de mon bras. Que ces boutefeux apprennent donc à se taire, et qu'ils se mettent bien une fois dans l'esprit que je n'estime pas assez le royaume de France, ni l'empire même de l'univers entier, pour, dans la vue de le posséder, renoncer à une religion que j'ai, pour ainsi dire sucée avec le lait, ou pour embrasser jamais une autre doctrine que celle qui me sera proposée par un concile canonique comme je m'en suis déjà expliqué. Vous savez que je suis Français , que j'ai le cœur franc, sincère, ennemi de toute duplicité. Depuis plus de dix-sept ans que je suis roi de Navarre , je ne pense pas avoir jamais manqué à ma parole, quoique j'aie eu plus d'occasion que personne de me venger de la manière indigne dont j'avais été traité par mes ennemis. Du reste , considérez je vous prie , s'il ne doit pas être bien dur et bien fâcheux pour moi, qui suis votre maître, tandis que je vous bisse une entière liberté de conscience, de voir parmi vous des gens, des moins distingués, prétendre me forcer à me conformer à leurs opinions chimériques. Cette prétention est-elle raisonnable? Je m'en rapporte à votre jugement et à celui de toute la nation. En même temps , je vous prie d'adresser pour moi vos vœux au Seigneur afin qu'il m'éclaire dans mes vues, qu'il dirige mes desseins et qu'il bénisse mes efforts. Priez-le au cas que je fasse quelque faute, car je reconnais que je suis homme comme un autre , ou que je manque à quelques-uns de mes devoirs, de me faire la grâce de m'en corriger et de m'assister dans toutes mes démarches des lumières de son Esprit saint , pour l'accroissement du royaume de Jésus- Christ, la tranquillité de la France et le soulagement de ses sujets.»
Ce dut être le fond des idées du Béarnais, mais la forme est certainement de d'Àubigné. Ce qui est bien du roi, c'est la promesse qu'il fit à d'O de se soumettre à un concile et de donner à la religion catholique toutes les garanties désirables. Le Français commença la réponse, le politique l'acheva. Si le fils de Jeanne d'Albret eût été un Gustave-Adolphe, il eût, au jour de sa détresse regardé au Dieu des combats et dit à ses tentateurs : * Mille fois