‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 233 sur 258 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

un écu la livre. Le beurre , qui était auparavant le commua manger des pauvres et se donnait à quatre ou cinq sous la livre, valait deux ou trois écus; les œufs se vendaient dix à douze sols la pièce; le septier de blé valait de cent à cent vingt écus, et toutes les autres choses à l'équivalent. J'ai vu manger à des pauvres des chiens morts tout crus , par les rues; aux autres des tripes qu'on avait jetées dans le ruisseau, et à d'autres des rats et des souris que l'on avait également jetés , et surtout des os de la. tête des chiens moulus (chose quasi incroyable, que la ville si abonde autrefois fût venue à telle extrémité) ; car, comme l'ambassadeur d'Espagne , peu auparavant , eût conté en une compagnie qu'en une place du grand Turc, assiégée par les Perses, on y avait mangé des pains d'os mis en poudre; cela non-seulement ne put être cru, mais fut mal interprété de plusieurs mal affectionnés sinistrement et en .mauvaise part, cela se pratiqua à la fin, et l'ai vu de mes propres yeux.

g Le bois ne faisait quasi pas moindre besoin que le reste, si bien que pour brûler il fallait rompre tables, lits, chaises, bancs, et même les couvertures des maisons, et les pauvres vendaient un peu de ce bois pour quelque morceau de pain d'avoine.

| «Ces misères et calamités étaient suivies de plusieurs ^maladies, entre autres d'enflures dont les pauvres étaient tourmentés, comme l'hydropisie; mais la médecine qu'ils y faisaient était la patience, dont ils étaient tellement armés qu'elle augmentait encore plus que le mal, et ne laissait-on de faire infinies processions avec les indulgences et pardons que M. le légat leur donnait, qui se gagnaient en la plupart des églises avec les sermons qu'ils oiaient, qui leur faisaient prendre tant de courage avec tout ce qu'ils enduraient que les sermons leur servaient de pain, et quand les prédicateurs les avaient assurés qu'ils seraient secourus dans huit jours, ils s'en retournaient contents et s'entretenaient de cette espérance , encore qu'on leur eut donné de telles remises et dilations, et ne leur souvenait plus de ce qu'ils avaient enduré, si bien qu'il se peut dire que les prédicateurs ont été la cause de la belle résolution de ceux de Paris, comme Monseigneur de Nemours l'a été de leur persévérance en icelle, et de

tenir la main que personne ne se lâchât et principalement des plus grands où il y avait plus de danger, ce qu'il fit avec tel soin , discrétion et diligence que fit jamais homme, d 1

Il y avait alors à Paris un homme qui faisait de tout matière à observation ; sans cesse , à l'affût de toutes les nouvelles, il courait les cloîtres et les églises, copiait ou arrachait les placards, faisait collection des écrits qui sortaient des presses du célèbre Nivelle, imprimeur de la Sainte-Union ; depuis longtemps il s'était adonné au métier de collecteur de nouvelles verbales, écrites, d'images, estampes, gravures, et son goût, en se développant, était devenu une véritable manie. Au milieu de la famine qui tourmentait Paris, il ne paraît préoccupé que de ce qui se passe autour de lui; il cherche, il furette, il note tout ce qu'il entend; cet homme est le célèbre Pierre de L'Estoile, le grand nouvelliste du seizième siècle.

« Le samedi 28 juillet , dit-il , je vis près des Cordeliers, à Paris, un pauvre homme qui mangeait de l'oing de quoi on fnit la chandelle; et lui ayant demandé s'il n'avait autre chose à manger, me dit que" non, et qu'il y avait plus de huit jours que cette viande lui servait de pain, à lui, à sa femme et à trois petits enfants qu'il avait; dont m'étantfait enquérir, trouvai qu'il était vrai, et qu'il y avait près de la moitié des pauvres de la ville qui s'en nourrissaient au lieu de pain, et toutefois c'était plus d'un mois avant la levée du siège, ce qui montrait bien la grande nécessité de Paris.

« Le mardi dernier jour du mois de juillet M. Gohari, secrétaire du roi , me montra un peu de pain blanc qu'il avait recouvert pour un sien malade ami , qu'il me jura d'avoir payé au prix d'un écu la livre.

«Ce jour j'achetai un minot de blé métail huit écus lequel je cachai sous la fausse trappe de ma galerie.

«En ce temps la mortalité, causée par la famine, répandait dans tous les quartiers un grand nombre de morts, et on ne pouvait aller dans les rues de Paris sans en trouver.

1. Relation de Pierre Corneïo. — Mémoires de la ligne, t. IV. —

D'Aubigné, liv. 01. — Davila, liv. XI.

LITRE XXI

«La viande de cheval était si chère que les petits n'en pouvaient acheter: si qu'ils étaient contraints de choisir aux chiens et les manger, et des herbes crues sans pain, qui était chose hideuse et pitoyable à voir.

«Je vis le jour, près la croix Saint-Eustache, une pauvre femme qui mangeait la peau d'un chien; nous étions ensemble, mon frère, du Gouldray, et Monsieur de Gland qui le vit comme moi et me dit qu'il l'écrirait en son registre.

«Ce jour fut vendue au marché la livre de beurre quatre francs, les œufs huit à neuf sols la pièce. Un membre de mouton fut vendu quatre écus et un septier de blé quatrevingt-quatre écus.»

Enfin L'Estoile rapporte un fait horrible, qu'il ne donne d'ailleurs que comme un bruit qui courait par la ville : «Le mercredi 25 juillet, dit-il, allant à Saint-Eustache, en entendit aucuns deviser sur la mort d'une dame riche de près de trente-mille écus, laquelle ne trouvant pas avec argent de quoi vivre, et voyant deux de ses petits enfants morts de faim , les avait cachés" et fait saler par sa servante , et Tune et l'autre s'en sont nourries. »

Peu ou presque point de réflexions; mais comme ces quelques lignes sont éloquentes dans leur brièveté !

La famine augmentant chaque jour, les chefs des ligueurs dans l'appréhension d'une révolte (le peuple était à bout de sa patience), se réunirent pour examiner si le moment n'était pas arrivé pour traiter de la paix. Le manque de nourriture leur fit faire ce que la sagesse leur aurait vainement conseillé. Ils étaient cependant très - embarrassés ; catholiques ardents, zélés, pouvaient-ils traiter avec un huguenot, un relaps? N'encouraient- ils pas l'excommunication? Dans leur anxiété ils consultèrent le jésuite Bellarmin qui, pensant «que nécessité n'a pas de loi,» leur conseilla d'aller en avant. Il est vrai qu'ils coloraient cette humiliation de l'espérance de convertir le Béarnais. L'évêque de Paris et l'archevêque de Lyon se rendirent auprès du roi auquel ils demandèrent un sauf- conduit pour aller trouver le duc de Mayenne, sans l'assentiment duquel aucun accord n'était possible. «Si au bout de quatre jours,

dirent-ils, le duc ne donne pas de réponse, les Parisiens ne prendront conseil que d'eux-mêmes ; s'ils sont réduits au désespoir, ils sauront souffrir comme les Sancerrois. »

Le roi les écouta avec beaucoup d'attention, et après avoir causé familièrement avec eux, il se retira en leur disant qu'il allait délibérer avec son conseil sur l'objet de leur mission.

Quelques moments après il leur fit demander leurs lettres de pouvoir. Ils les lui remirent; dans ces lettres les ligueurs ne lui donnaient que le titre de roi de Navarre; cette dénomination , qui était une dénégation de son titre de roi de France, le choqua : il les fit venir. «Sijenesuis que le roi de Navarre , leur dit-il , je n'aurai que faire de pacifier Paris et la France. Et toutefois, sans m'amuser à cette formalité qui est contre ma dignité, sachez que je désire plus que tout autre de voir mon royaume en repos. J'aime la ville de Paris comme ma fille aînée, et lui veux faire plus de bien qu'elle n'en demande, pourvu qu'elle m'en sache gré, non point au duc de Mayenne, mais au roi d'Espagne. Le bruit du secours espagnol ne m'étonne point. Paris et le royaume sont un gros morceau pour la bouche du roi Philippe. Je donne aux Parisiens huit jours pour arriver à une reddition et aux articles d'une paix pour tout le royaume. Au refus je saurai fort bien user du droit de victorieux, à l'encontre des principaux moteurs et fauteurs de la rébellion. L'exemple de Sancerre et des Gantois est impertinent. Ceux de Sancerre s'étaient résolus à ces extrémités sur les violences par lesquelles on leur voulait ôter leurs biens , leur liberté , la religion et la vie; mais je veux rendre aux Parisiens la vie que Mendoce , ambassadeur d'Espagne, leur ravit par la famine, et ne veux nullement les contraindre dans leur religion, ni autrement; pour les Gantois, les Parisiens ont assez montré le cœur qu'ils ont, en laissant occuper leurs faubourgs. J'ai cinq mille gentilshommes avec moi qui ne se laisseront pas traiter à la gantoise. D'ailleurs j'ai Dieu pour moi et la justice de ma cause. Faites fidèle rapport de mes paroles à ceux qui vous ont envoyés.» 1

Les deux prélats se retirèrent et rapportèrent au conseil

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