LIVRE XIV
l'attention qu'elles réclamaient. Courbé devant sa mère , dont il subissait malgré lui l'influence, la vue de son frère suffisait pour le mettre en fureur. Immédiatement après son élévation au trône de Pologne, il voulut qu'Anjou partît; mais celui-ci, après avoir désiré la royauté, se prenait, ainsi que sa mère, à se plaindre de son succès; ils étaient si bien faits l'un pour l'autre ! Et puis le prince, accoutumé à vivre dans une cour facile et élégante, dépravée, sanguinaire au besoin, ne pouvait sans douleur s'arrêter à la pensée qu'il allait ensevelir sa jeunesse dans une cour austère et où rien ne lui rappellerait celle de France. Depuis quelque temps il s'était épris d'une folle passion pour Marie de Clèves, la jeune épouse du prince de Condé. Il ne voulait pas quitter la cour, où tant de liens le retenaient. Moins relâché dans ses mœurs que son frère, Charles IX montra cependant plus de désordre dans sa conduite après qu'avant la Saint-Barthélémy.'
Compagnon momentr né des plaisirs du roi , le duc d'Anjou ne devint pas plus cher à son frère. Ayant un jour manifesté le désir de prolonger son séjour jusqu'au commencement du printemps, Charles IX en bondit de colère: il faut, dit-il, qu'Anjou ou moi sorte du royaume. La roi de Pologne se décida h partir. Ce départ, qui eut lieu le 23 septembre 1573, ressemblait à un véritable exil; moins pour lui faire honneur que pour s'en débarrasser plus vite , Charles IX l'accompagna jusqu'à Vitrysur-Marne, d'où il retourna à Paris à cause de la petite vérole, qui faisait des ravages dans la contrée. Catherine ne se sépara de son fils qu'à Blamont en Lorraine. Us se jetèrent dans les bras l'un de l'autre ; il fallait presque les en arracher.
Le roi de Pologne s'achemina à petites journées vers Varsovie. Partout où il passa il fut reçu avec de grands
1. Pans L'Estoile, édit. Panth. Htt, p. 28. année 1573, on lit des détails sur les infâmes plaisirs de Charles IX, du roi de Pologne et du roi de Navarre. Nous respectons trop nos lecteurs pour les rapporter, Nous regrettons vivement que , sous ce rapport , plusieurs belles pages de M Micheiet soient gâtées par îa crudité du langage.
honneurs. On fêta en lui le successeur des Jagellons et le frère du roi de France. L'électeur palatin fut le seul qui ne s'associa pas à ces ovations qui plaisaient au jeune roi et le distrayaient de sa douleur d'avoir quitté Paris ; il n'alla pas à son devant et le pria de venir le voir à Heidelberg, ne pouvant, à cause de la goutte qui le tourmentait, avoir l'honneur d'aller à sa rencontre. Le roi de Pologne , qui ne se souciait pas de rendre visite au prince , ne put cependant se refuser à sa prière , étant obligé de traverser son territoire pour aller à sa capitale. Conformément aux désirs exprimés par son hôte, il laissa son escorte et arriva au château du palatin avec vingt gentilshommes seulement. A son arrivée, le roi trouva la cour du prince pleine de protestants français échappés de la Saint-Barthélemy. Ces hommes, aigris par leurs malheurs , laissaient tomber sur le jeune monarque des regards méprisants et indignés; il craignit d'être tombé dans un guet-apens, et à tout moment il croyait voir se lever sur lui le poignard de ceux dont il avait poignardé les frères. Néanmoins il sut dissimuler sa peur et contenir sa colère ; tout ce qu'il voyait était de nature à lui faire croire à une vengeance. Deux mille cavaliers bien équipés étaient venus au galop à sa rencontre , et après l'avoir enveloppé l'avaient conduit vers le prince, moins comme son hôte que comme son prisonnier. Lespostes de la ville étaient doublés ; dans toutes les rues où il passait il y avait une haie de soldats armés de leurs arquebuses prêts à faire feu. A l'entrée du château, ne trouvant personne pour le recevoir, il fut obligé de monter seul les degrés de l'escalier qui conduisait à l'appartement du Palatin, qui l'attendait appuyé sur un gentilhomme. L'accueil qu'il fit au roi de Pologne fut grave et solennel. Après les salutations d'usage, il lui montra un tableau récemment exécuté : c'était une toile qui représentait si fidèlement le massacre de la Saint-Barthélemy, qu'on y reconnaissait à première vue les principaux personnages du drame. ((Connaissez-vous ces gens-là ? dit le Palatin au roi de Pologne. — Oui, répondit celui-ci.» Le Palatin poussa un profond soupir , et regardant Henri avec des yeux pleins d'indignation , de douleur et de mépris : « Ah ! que c'étaient des gens de bien et de bons Français que ceux qu'on égorgea si cruellement, et que ceux qui les firent mourir étaient perfides et méchants!»
LITRE XIV
« C'étaient des conspirateurs , » répondit le roi de Pologne.
« Vous savez bien , répliqua le prince , que c'est faux. »
A souper, Henri ne fut servi que par des gentilshommes qui s'étaient sauvés du massacre : leurs visages étaient menaçants , ils se parlaient à voix basse ; les mots de traîtres et de bourreaux sortaient de leurs lèvres , et se montrant du doigt les ducs de Maine et de Nevers, qui étaient assis à table avec le roi: «Voilà, se disaient-ils à haute voix , des traîtres italiens et des bouchers de Lorraine. »
Henri dévora l'affront et jeta un masque sur sa figure, qui ne trahit au dehors ni le bouillonnement de son cœur, ni la frayeur dont il était saisi. Pendant la nuit cependant il crut à une revanche de la Saint-Barthélémy; un grand tumulte éclata tout à coup dans le château ; mais il se rassura en apprenant qu'il était occasionné par le feu qui s'était mis dans une cheminée.-
Le lendemain son hôte, qui paraissait à peine pouvoir se tenir sur ses pieds, l'invita à visiter sa galerie , et toutaussitôt se mettant à marcher d'un pas ferme et rapide, il mit le roi hors d'haleine ; celui-ci ne manifesta ni surprise ni colère. Le jour de son départ il fit dire la messe dans sa chambre. «Si je l'avais su, dit le Palatin, j'aurais fait mettre le feu au château.»
Le roi de Pologne , vivement impressionné de la leçon qu'il avait reçue, continua sa route vers Varsovie. L'enthousiasme avec lequel il y fut reçu effaça un peu le souvenir de l'étrange hospitalité du prince allemand ; néanmoins, de temps en temps elle lui revenait en mémoire. Pendant la nuit il croyait voir se dresser devant lui les figures austères et glaciales de ces huguenots qui l'avaient servi à table. Ce fut pendant l'une de ces nuits qu'il fit appeler Miron , son médecin , et lui dévoila , dans ce célèbre écrit connu sous le nom de Discours de Henri troisième , les mystères de la Saint -Barthélémy. Le prince voulait décharger sa conscience et faire taire ses terreurs ; mais Dieu se servit de son témoignage contre sa propre famille , qui devait dans sa personne s'éteindre sans grandeur et sans gloire, en laissant dans l'histoire un nom maudit. *