LIVRE XXI
Le corps du président Brisson, pendu à la potence improvisée du conseil des Dix, terrifia les modérés , chacun s'enveloppa de silence et après plusieurs épurations successives , le pouvoir tomba de haut en bas. Dans cet intervalle , dit M. Capefigue , l'admirateur de Catherine de Médicis et de la ligue, la ville s'était démocratiquement organisée ; le parloir des bourgeois s'emplissait d'un peuple d'ouvriers, et là on délibérait en commun sur les affaires de la ville. Bussy-Leclerc exerçait la plénitude de toute autorité ; nouveau tribun , il présidait à toutes les mutations soudaines instinctives qui caractérisent le gouvernement de la multitude , on apportait chaque jour des mesures de proscription contre les traîtres. Rien de plus simple que les articles sur lesquels les catholiques de Paris exigèrent qu'il fût activement pourvu. Ils les présentèrent aux prévôts et échevins. Les catholiques demandent qu'il soit établi une chambre ardente de douze personnages qualifiés et gradés , d'un président et substitut du procureur général et un greffier qui soient notoirement de la sainte ligue , pour faire le procès aux hérétiques, traîtres, leurs fauteurs et adhérents, et qui seront nommés par le conseil de seize quarteniers de la ville. » 1
Jacobins et ligueurs se valent : les premiers, firent valoir la raison d'État, les seconds la raison d'Église. Les crimes n'étaient que des nécessités ; en les commettant , la main ne tremblait pas plus que la conscience. Ceux qui instituèrent la chambre ardente de la ligue, étaient les dignes ancêtres de ceux qui instituèrent le tribunal révolutionnaire. Entre eux il n'y a que des noms à changer, le ^cœur de l'homme demeure le même. Mayenne arriva au milieu de toutes ces nouvelles agitations; par un hardi coup de main, il s'empara de la Bastille que lui livra lâchement maître Bussy-Leclerc qui, tremblant pour sa vie,
1. Manuscrit de Mesmes, intitulé Mémoires de Henri III, t. III, n° 8772, fol. 34. — Capefigue, t. VI, p. 85. — H y a là, dit cet historien , une immense ressemblance avec l'institution du tribunal révolutionnaire de 1793,
demanda de n'être pas poursuivi pour le meurtre du président Brisson, Les hommes cruels sont généralement lâches. Mayenne fit saisir deux membres du conseil des Dix et deux autres fauteurs de troubles et les lit pendre dans une salle basse du Louvre. Quelques jours après, il fit opérer d'autres exécutions, arracha le pouvoir aux hommes de la halle et le remit aux mains de la bourgeoisie.
La victoire de Mayenne fut fatale à son propre parti ; les ligueurs privés d'hommes énérgiques et décidés jusqu'aux meurtres et au sacrifice de leur vie, sentirent s'affaiblir leur première ardeur. Ils avaient besoin d'une excitation continuelle, et le lieutenant-général était l'homme le moins propre à la leur donner. Aussi l'on vit bientôt ce même peuple, qui avait affronté avec tant d'héroïsme le plus épouvantable des fléaux, la famine, demander la paix avec autant d'instance qu'il avait repoussé le Béarnais hérétique et relaps. L'acte de justice de Mayenne l'avait paralysé.