‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 28 sur 258 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

de France; c'était des idées, et ces idées étaient avancées pour l'époque, « Dès l'ouverture du livre à propos de l'origine germanique des Francs , dit M. Sayous , on voit ressortir les idées de liberté de l'écrivain. Les premiers Francs ce sont ces Caninéfates dont Tacite a décrit une victoire sur les Romains, et à qui les Gaules et les Germains fournissaient des armes et des navires, les proclamant, avec enthousiasme, pères de la liberté. Et Othman s'écrie, dans son latin plein de vie et de souplesse : « Que l'augure en soit accepté ! Les Français (f ranci, francs de tribut) sont vraiment et proprement nommés ainsi, parce qu'ils ont pensé qu'ils devaient repousser la servitude des tyrans pour conserver une liberté honnête, même sous l'autorité de leurs rois. Car obéir à un roi n'est pas servitude , et ne sont pas esclaves ceux qui obéissent à un prince ; mais ceux-là qui, ainsi que des brebis au boucher, se soumettent aux caprices du tyran , au brigand , au bourreau , ceux-là doivent être appelés du nom des plus vils esclaves. — Aussi les Francs ont eu des rois , alors même qu'ils se déclaraient défenseurs et vengeurs de la liberté ; et lorsqu'ils se les donnèrent, ils n'établirent pas sur eux des tyrans et des bourreaux, mais des gardiens, des gouverneurs et des protecteurs de leurs libertés. »

« L'allusion est claire ; ces phrases , usées aujourd'hui , ne l'étaient pas lorsqu'Othman les écrivait.

« Nulle forme de gouvernement ne lui paraît plus sage et plus salutaire à la chose publique que celle de faire ou de défaire les rois , à laquelle , selon lui , le peuple français s'est réservé d'avoir recours tout en déléguant sa souveraineté. Et ici l'application domine la théorie. La monarchie élective, c'est en ce moment, pour le jurisconsulte , un régime qui permettrait de punir Charles IX par la déchéance. Les arguments ne lui manquent pas contre la succession héréditaire, *pas même celui-ci qui déjà tombait mieux sous le sens populaire que l'abstraction d une hérédité protectrice de l'ordre , savoir qu'il importe moins au peuple d'avoir le fils d'un bon prince qu'un roi bon lui-même. De même que les chasseurs , ditil avec Plutarque , ne cherchent pas seulement un chien issu de race généreuse , mais un chien généreux : ainsi les fondateurs d'états sont séduits par une grande illusion^

quand ils se soucient de savoir quel sera celui qu'ils auront. » 1

Après avoir attaqué le principe de l'hérédité de la royauté^ le publiciste attaque les parlements, non par haine ou mépris de la justice , ou parce que les hommes de robe s'étaient, faits les complices- de la royauté dans les persécutions contre ses frères , mais à cause des puérilités et des chicanes par lesquelles ils avaient corrompu et altéré les sources du droit.

«Sous les mêmes Capévingiens, dit Othman, s'éleva dans la Gaule franque une sorte de royaume judiciaire , dont il nous faut parler; car ses artisans déployèrent une singulière industrie, et une adresse telle qu'aucun siècle n'en a vu de semblable. En ces temps- ci règne en plusieurs îieux de la Gaule une race d'hommes que quelques-uns appellent gens de loi, d'autres praticiens. Depuis environ trois cents ans, ces hommes ont si bien fait, que nonseulement ils ont presque anéanti l'autorité du concile public, mais qu'encore ils ont contraint les princes du royaume, et jusqu'à la majesté royale, à passer sous leur main. Aussi dans les villes où les sièges de cette royauté ont été établis, le tiers des bourgeois et des habitants , excités par la convoitise d'un si grand profit, se sont appliqués à cette étude et science avocassière, ce dont fait juger assez la ville de Paris, qui l'emporte sur toutes les autres. Qui , en effet , après trois jours passés dans cette cité, ne s'est pas aperçu que la tierce partie de la population fait métier de pratique et de procès? Aussi le suprême conseil de ses praticiens , qu'on appelle le sénat en robes rouges (cour souveraine du parlement) possède tant de richesses et de dignités que, comme Jugurtha le disait du sénat romain , on le prendrait pour une assemblée de rois et de satrapes. En effet, ceux qui y sont entrés , de si bas lieu qu'ils sortent, en peu d'années se sont faits une fortune presque royale. En sorte que nombre de villes ont brigué à qui aurait un de ces sièges de justice; et telle est la force et contagion de cette maladie, que de même qu'autrefois la grande partie des Égyptiens, par la volonté de

1. Sayous, Études littéraires sur les écrivains français de la Réformation, t. II, deuxième édition, p. 32 et suiv.

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