LIVRE XIV
croirons jamais qu'un prince plein de douceur et d'amour pour ses sujets ait voulu en être le meurtrier, profaner par l'effusion du sang de tant de victimes innocentes l'auguste cérémonie du mariage de sa propre sœur, imprimer sur la nation française une tache aussi honteuse qu'ineffaçable, dégrader enfin la majesté du souverain par l'entreprise la plus lâche et la plus barbare ; le roi , ajoutaientils, n'est pas capable d'une action si noire, nous en sommes persuadés , et , s'il se trouvait quelqu'un assez imprudent pour en rejeter l'infamie sur sa personne, nous sommes disposés à venger, dans un combat singulier, l'outrage fait au souverain; nous savons que les Guises ont troublé la paix rétablie par les soins du roi dans tout le royaume; ces ennemis de l'État, fiers de la faveur du peuple de Paris qu'ils ont séduit, étayent leur nouvelle domination sur l'insolence et la révolte du peuple , affermissent ainsi leur autorité tyrannique par l'abaissement de l'autorité légitime ; ce sont eux qui viennent d'inonder de sang toute la France, et qui, ajoutant l'imposture à tous les forfaits , ont accusé l'amiral de Coligny d'une .affreuse conspiration, ahn qu'il paraisse qu'en le sacrifiant à leur haine, ils se sont armés du glaive de la justice; ces étrangers , toujours avides du sang français, supposent des édits, abusent du nom de sa majesté, dont ils couvrent leurs perfides desseins ; mais ils attaquent inutilement la Rochelle par des embûches ; tout réveillera l'attention de ses citoyens ; tout ranimera leur vigilance ; ils en seront plus prompts à repousser les maux qui les menacent, à se maintenir dans leurs droits, à conserver leur vie, leurs biens et leurs privilèges; ils sont pleins de soumission et de respect pour le roi , qui trouvera toujours en eux des sujets dociles et obéissants, lorsqu'il pourra parler en roi vraiment libre, jouissant de toute son indépendance.1
Avant de recevoir cette lettre, Charles IX, qui attachait une grande importance à la soumission des Rochellois , leur députa Biron, que les protestants tenaient en singulière estime depuis qu'au péril de sa vie il avait, le jour
1. Hist. de la Rochelle, par le père Arcère, t. I«r, p. 408. — Mémoire de l'État de France, t. p. 513.
du massacre de Paris , sauvé plusieurs de leurs frères menacés de mort. Avant d'arriver, Biron écrivit d'Orléans aux magistrats de la Rochelle, et les pria d'envoyer audevant de lui quelques députés; ceux-ci s'excusèrent, en donnant pour prétexte le peu de sûreté des routes. L'envoyé de Charles IX arriva à Niort, d'où il partit pour Surgères , où il trouva cependant deux Rochellois , Morisson et Harandel. Après de longs pourparlers, ils retournèrent dans leur ville, où ils firent part à ceux qui les avaient envoyés des résultats de leur entrevue. « Le seigneur de Biron, dirent-ils, est pénétré de douleur de tous les événements qui ont jeté un voile de deuil sur la patrie ; il déteste les massacres de Paris, auxquels il n'a pris aucune part; s'il désire entrer dans la ville, ce n'est que pour obéir aux ordres du roi, qui veut être obéi et qui doit l'être ; si on est défiant à son égard, il consent volontiers à sacrifier sa dignité aux soupçons; il n'entrera dans la ville qu'avec deux personnes, et il en sortira immédiatement, après avoir prêté le serment de fidélité comme gouverneur, et reçu, en cette qualité, celui des habitants. Si des propositions aussi modérées sont rejetées , le roi saura faire respecter son autorité : et alors malheur aux vaincus. » 1
Quand le conseil de ville eut connaissance de ces propositions . une grande hésitation se manifesta dans les esprits ; les riches inclinaient pour la soumission ; le conseil se fût peut-être rangé à leur avis sans une lettre, arrivée de Castres, qui lui apprit que les protestants de cette ville, ayant consenti à recevoir un capitaine envoyé par le roi, avaient été égorgés, contrairement à tout ce qui leur avait été promis. Cette nouvelle, arrivée en même temps que celles du massacre des réformés de Bordeaux5 et des actes de cruauté commis récemment par les bandes de Strozzi ci du baron de la Garde3, coupa court à toutes les hésitations. L'assemblée générale de la commune décida que la Rochelle se défendrait jusqu'à la mort.