LIVRE XIV
Les Rochellois n'avaient pas été pris au dépourvu. Dans la prévision d'un long siège, ils avaient fait d'amples provisions de guerre et de bouche. Inattaquables , si ce n'est sur un seul point, ils avaient élevé des constructions, qui devaient rendre la défense aisée et l'attaque difficile. Ce qui rendait leur position forte, c'étaient moins les remparts et la mer que l'indignation et l'horreur que leur inspiraient les meurtriers de leurs frères. L'espérance d'être secourus doublait leur courage. «La protestante Angleterre, disaient-ils, ne nous abandonnera pas : sa cause est la nôtre; sa flotte nous apportera des secours, et la cour, ruinée par trois guerres civiles, manque d'argent pour conduire à bonne fin un siège difficile et coûteux. Dieu aidant, nous relèverons si bien le drapeau de l'Evangile que notre délivrance sera ceiîe de nos frères. » Ainsi raisonnaient les Piochellois.
Leurs ministres , qui exerçaient sur eux une grande influence, les maintenaient dans ces belliqueuses dispositions. Du haut de leurs chaires, ils trouvaient dans la haine que leur inspirait la cruauté des catholiques, cette éloquence qui pousse les masses vers le bien comme vers le mal. Aimés et estimés, ils étaient les vrais tribuns de ce peuple qui secouait hardiment ses chaînes , et qui , tout en protestant de son respect pour l'autorité royale, refusait de recevoir Biron dans ses murs. Deux d'entre eux, Laplace et Denord, exerçaient une grande influence; le premier était ardent jusqu'tà la violence , le second insinuant jusqu'à la flatterie : tous deux ils haranguaient le peuple, et le tenaient dans une continuelle agitation. Coligny et la noblesse huguenote expirant sous le poignard de leurs assassins étaient le thème inépuisable de leurs philippiques contre la cour et contre les Guises. «Frères , disaient-ils aux Rochellois, mourez contents, si tel est Tordre du Ciel. Eh quoi ! espérez-vous encore prolonger vos jours? Frivole espoir! La cause de vos malheureux frères est la vôtre , et leur destinée vous attend. Vous ne trouverez plus dans la foi des traités un asile inviolable. Vous le savez, les promesses les plus solennelles n'ont
été qu'un vain nom. Mourez , trop heureux si vous Gessez de vivre une fois , plutôt que de mourir sans cesse, accablés du soin de défendre une misérable vie , et troublés par la crainte continuelle de la perdre. Défenseurs de vos remparts, périssez , les armes à la main, à la vue de vos enfants et de vos femmes; mais non, vivez et cherchez des motifs d'espérance dans la justice du Dieu que vous servez : bientôt son bras, levé contre les auteurs de vos maux , frappera leurs tètes criminelles , et terminera la tyrannie en renversant les tyrans. » 1 Ces discours irritaient , touchaient et préparaient le peuple à tout souffrir plutôt que d'ouvrir les portes de leur ville. Denord était si populaire et si influent, que les protestants l'appelaient eux-mêmes le pape de la Rochelle.
Malgré les menaces du roi , la ville n'était pas encore complètement investie ; la cause en était moins dans le mauvais état des finances , que dans les chances que le duc d'Anjou avait pour le trône de Pologne, vacant par la mort de Sigismond. Ceux qui intriguaient pour le prince français , et parmi eux Montluc , évêque de Valence , lui recommandaient sans cesse de se montrer plein de modération pour les protestants, et surtout de prouver que les massacres de la Saint -Barthélémy et des jours suivants n'étaient pas l'œuvre de la cour ; de là ces délais accordés aux villes qui avaient fermé leurs portes aux envoyés du roi. L'historien Davila blâme toutes ces tergiversations ; il ne comprend pas qu'on ait eu pour la Rochelle des ménagements. « Au lieu de temporiser, dit-il, il fallait tomber sur elle quand elle était dépourvue de munitions de guerre et de bouche. » Cela était plus facile à conseiller qu'à exécuter avec ce peuple de pêcheurs et de commerçants , sans cesse en défiance contre une cour déloyale. Charles ÎX se laissa diriger par les circonstances plus fortes que sa volonté ; ne pouvant réduire la Rochelle par la force , il négocia. Après des efforts infructueux pour amener ses habitants à lui ouvrir leurs portes , il leur envoya le brave Lanoue.
1. Arcère, Hist. de la Rochelle, t. Ier, p. 420, 421. — Voyea aussi Barbot, Man. Baudouin, Caurian.