LIVRE XIV
n'ai-je pas dû croire qu'on avait seulement réservé ma mort pour un autre temps, pour un autre lieu? Quelques crimes qu'on ait commis pendant la fête de mon mariage, c'était un crime encore plus grand que de m'égorger, moi souverain, moi que la reine appelait son fils et que le roi appelait son frère; il fallait d autres prétextes pour un tel attentat. Quel a été mon sort? J'étais arrivé à la cour avec une nombreuse escorte d'amis et de compagnons dévoués; je n'ai plus vécu qu'entouré d'espions et, ce qui était plus horrible encore, entouré des bourreaux de mes amis. Ne m'a-t-on pas forcé d'assister au supplice de ceux qui avaient échappé au premier massacre? N'a-t-on pas rendu en mon nom des édits qui me rendaient odieux à mes sujets et qui les animaient les uns contre les autres ? Ne m'a-t-on pas envoyé au siège de la Rochelle pour m' exposer aux coups de ceux-mêmes qui croyaient me défendre? J'entends parler de conspiration, d'attentats contre la vie du roi! Mais qui est-ce donc qui conspire contre sa personne sacrée? Est-ce moi qui fais répandre le bruit que le roi de Pologne sera bientôt roi de France? Est-ce moi qui favorise les prétentions des Guises, qui répand les soupçons, les rumeurs, qui parle de la nécessité d'une nouvelle Saint-Barthélémy? J'ai voulu fuir î Oui, sans doute; je me dois à mes sujets. Je ne possède qu'un faible Etat; mais j'ai l'âme d'un roi, d'un Bourbon, d'un descendant de Saint-Louis. Je ne puis vivre dans la servitude, dans l'opprobre. On veut frapper judiciairement celui qu'on n'a pu faire périr par le glaive des assassins ; on a tout fait pour me porter à la fuite, pour me rendre ce parti nécessaire; et l'on me fait un crime d'y avoir songé. Je n'ai point de complices; je donne des ordres à mes serviteurs, je ne séduis, je ne trahis personne. Je déclare ici mes sentiments, mais non comme un accusé qui répond à des juges; ceux qu'on m'a donné n'oublieront pas que je suis roi.)) 1
Ces fières et nobles paroles frappèrent de respect et d'étonnement les commissaires: ils déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu de continuer l'enquête; ils n'osaient pas
i. Lacretelle, Guerres de religion t. IJ, p. 412. — Mémoires
de Marguerite de Valois.
d'ailleurs frapper un roi dans lequel ils ne voyaient qu'un proscrit. Catherine était désappointée : elle avait dans des commissaires cherché des complaisants et, contre son espérance, elle rencontrait des juges; mais comme elle voulait trouver des crimes dans son gendre, elle exigea qu'il fût interrogé en sa présence par le chancelier Biraxçue ; cette nouvelle épreuve lui fut aussi favorable qu'elle fut humiliante pour elle. Comme il lui fallait cependant des victimes et que le parlement n'avait plus à frapper des têtes royales, il condamna à mort La Mole et Coconas, quoiqu'ils eussent l'un et l'autre donné au duc d'Alençon le conseil de découvrir à sa mère le projet d'évasion. Ce% deux hommes étaient deux aventuriers , dont la vie n'avait, été qu'un tissu d'infamies et de froides cruautés; celle de Coconas surtout, qui pendant les journées de la Saint- Barthélemy s'était créé des jouissances à étonner un sauvage : il rachetait des mains du peuple des protestants, auxquels il présentait l'appât de la vie en échange de l'abandon de leur foi ; après leur reniement il les poignardait à petits coups pour jouir, moins de leurs souffrances corporelles que de la douleur causée par leur apostasie. Quant à La Mole , ses débauches allaient de pair avec sa superstition. 11 était un infatigable auditeur de messes; il ne se contentait , dit l'Estoile , d'une messe tous les jours , aussi en oyait trois ou quatre , pensant être damné s'il y eût failli un jour; le reste du jour et de la nuit il l'employait en débauches , ayant cette persuasion que la messe ouïe dévotement expiait tous les péchés qu'on eût à commettre, de quoi le feu roi Charles IX a dit souvent en riant, que qui voudrait tenir registre des débauches de La Mole , il ne fallait que compter ses messes. '
Deux femmes plaidèrent la cause de ces deux bandits : te duchesse de Nevers et la reine de Navarre*. La première aimait Coconas, la seconde La Mole; elles n'eurent pas honte d'intercéder hautement auprès des juges pour leurs amants. Leurs efforts furent infructueux. Leur seule consolation fut, dit -on, d'embaumer chacune de ses propres
1. L'Estoile, p. 30, édit. Panth. litt. — Archives curieuses : Procès de La Mole et de Coconas.