LIVRE XIV
peut-être celui de Charles IX. «Quels que fussent ses efforts, dit Mézerai, il se consumait à petit feu, et pour ainsi dire fondait à vue d'œil. » Il s'alita enfin dans le château de Vincennes le 8 mai, et là, dans sa chambre royale, il lutta vaillamment contre la mort ; il ne voulait pas se courber sous son sceptre de fer: si jeune et mourir! Et puis le 24 août était là avec ses ruisseaux de sang et la Seine charriant des cadavres : rien dans la vie sur quoi il pût attacher un regard de consolation; derrière lui il avait une mémoire flétrie, devant lui le jugement de Dieu. Le triste bonheur de l'incrédulité lui était même refusé : il étonnait donc par la grandeur de son crime.
Pendant que le roi usait, dans les souffrances, ce qui lui restait de vie , sa mère avait un regard sur le lit d'agonie du mourant et l'autre sur la couronne que portait le duc d'Anjou ; elle entra un jour dans la chambre de son fils ; sur toute sa figure se peignait la joie et la satisfaction. «J'ai, lui dit-elle, en mon pouvoir Montgommery qui a tué votre père.»
Le malade ne l'écouta pas ; il tourna la tête sans répondre. Que lui importait le souvenir de son père, que lui importait Montgommery? Le fils de Henri II était mort aux passions des choses d'ici-bas; tout sentiment avait pris fin chez lui , si ce n'est celui de l'horreur de la mort.
Quand Catherine de Médicis vit que son fils se mourait, elle se sentit forte ; elle pénétra dans sa chambre et sut se faire déléguer tous les pouvoirs rêvés par son ambition. Avant qu'il eût rendu le dernier soupir, les passions s'agitaient autour de sa couche; la mort allait bientôt saisir le vif et transmettre au duc d'Anjou la couronne des Valois. Les courtisans étaient à leur poste, prêts à crier: «Le roi est mort, vive le roi!» Le moment suprême arriva enfin, mais il ne vint pas sans angoisses : l'agonie de Charles fut affreuse ; le sang lui sortait par les pores. Sa maladie était d;une espèce étrange, la science d'alors en ignora la cause et prononça cette parole sacramentelle : «Le doigt de Dieu est là.» En effet, il y était, terrible, mais juste. Cependant il y a dans ce triste appareil que la mort déploya pour jeter le jeune roi dans son cercueil une circonstance qui a sa poésie et sa douceur: Charles IX avait près de lui, pendant ses dernier? jours, sa nourrice: c'était une pieuse hugue-
note: «Ah! ma mie, lui disait le malade, que de sang, que de sang'! » et l'huguenote qui l'aimait lui parlait alors de Jésus mourant pour les péchés des hommes ; elle lui expliquait à sa manière ces paroles de saint Paul : «Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé.» Le mourant crut-il à ce sacrifice expiatoire? Nul ne le sait; nous ne mettons pas de bornes à la grâce; elle couvre nos péchés, fussent-ils rouges comme le cramoisi ; elle les efface tous , tous, excepté celui que l'Écriture-Sainte appelle du nom terrible d'irrémissible: Charles IX l'avait-il commis?
Le 30 mai fut le jour fatal : la mort arrivait à grands pas. Charles la sentit s'approcher : il pratiqua les cérémonies de son culte et prit congé des siens : à quatre heures de l'après-midi tout fut fini. Son corps retournait à la terre et son âme se présentait devant le tribunal de Dieu.
Il ne mourut pas seul, comme son aïeul François Ier. Sa mère était présente , le cœur plein de sentiments divers, la tête pleine de pensées ; près de son lit on voyait deux cardinaux, le chancelier Birague, quelques autres seigneurs et le célèbre Amyot, son précepteur.
Ainsi finit Charles IX. Son malheur fut d'avoir eu une mère qui ne put exercer sur lui cette douce et pure infiucnce de femme qui développe une noble nature et redresse souvent celle qui ne l'est pas. Livré à lui-même, jouet royal d'une femme ambitieuse, incertain, capricieux, irrésolu, tiraillé par les partis, le crime de la Saint -Barthélémy fut moins le sien que celui de son entourage, et cependant c'est sur sa tête que la postérité a fait retomber tout le sang versé et lui a donné un nom maudit. Toutefois, quand on étudie de près son caractère, sans vouloir l'absoudre, on le prend en profonde pitié, tandis que la charité se sent de fer et d'airain pour sa mère , qui eut toute la froideur du crime, quand son malheureux fils n'en eut que la fatale ivresse.'
h L'Estoile, année 1574.