LIVRE XV
Toujours prévoyante , Catherine de Médicis , au moment où son fils Anjou quittait la France pour aller s'ennuyer au milieu des Polonais qui l'avaient élu pour leur roi, lui dit en l'embrassant : «Notre séparation ne sera pas longue. » Un tel adieu dans la bouche de cette femme a donné cours à des bruits terribles dont les pamphlets du temps ont chargé sa mémoire : elle aurait hâté la mort de l'infortuné Charles IX. Cette célèbre femme a trop d'accusateurs pour que l'histoire ne doive se faire un devoir absolu de rejeter tout ce qui, dans cette sinistre mais grande vie, n'est pas confirmé par les faits. Ce que nous pouvons affirmer, c'est que la mort de Charles IX fut un aiguillon pour son ambition insatiable ; elle craignait un revirement dans l'esprit du roi, qui eût pu se débarrasser d'elle, tandis que le duc d'Anjou, devenu Henri III par la mort de son frère, avait un caractère facile. Tout lui donnait l'assurance que ce fils, amant passionné des plaisirs, et même des plus infâmes, abandonnerait pour s'y livrer les rênes du royaume à ses mains expérimentées, et qu'il ne pourrait, le voulûtil , se passer d'un pilote qui, pour les avoir sondés, connaissait tous les écueils à travers lesquels il fallait guider le navire de la royauté, mis en péril tantôt par l'insoumission des protestants, tantôt par l'ambition des Guises; il y avait de plus entre la mère et le fils des rapports qui devaient les tenir unis : le besoin de dissimuler et de mettre en pratique, pour gouverner, la politique italienne.
Nommée une seconde fois régente du royaume, h reme mère comprenait les embarras d'une position qui pouvait devenir à toute heure critique, parce qu'elle ne pouvait
s'appuyer ni sur le parti protestant qui la haïssait, ni sur la maison de Lorraine, qui la méprisait; elle ne perdit pas de temps : si elle savait attendre les événements, elle savait aussi les précipiter. «Venez, mon fils, écrivait-elle au roi de Pologne, venez sans retard; il s'agit pour vous de conserver la plus belle couronne de l'univers; mais il n'y a pas un moment à perdre, partez sur l'heure, les huguenots sont plus menaçants que jamais; ils peuvent briser les fers de votre frère, le duc d'Àlençon, et le proclamer roi. Dans les temps d'anarchie où nous vivons un parti peut se former; en abolissant la loi salique, il pourrait proclamer reine la princesse Marie -Elisabeth, fille de votre frère; la prudence nous commande la défiance, hâtez-vous.»' Quand le roi de Pologne reçut ce message, il voulut
fjartir sans retard. A cette grande heure de sa vie il oublia a reconnaissance qu'il devait à ses nobles Polonais; sans assembler ses primats, sans s'arrêter même à la grande et noble idée de réunir sur sa tête la couronne des Jagellons et celle des Valois , il s'échappa comme un proscrit de sa capitale et ne commença à respirer que quand il eut franchi les frontières de son royaume.
Cette fuite peint le caractère de celui qui allait régner sur la France. Que pouvait-elle attendre d'un monarque qui se couvrait de mépris aux yeux de l'Europe? Cependant ce fuyard ne paraissait pas pressé d'arriver : entre sa fuite de Pologne (11 juin 1574) et son arrivée en France, quatre mois s'écoulèrent au milieu des plaisirs. L'Italie, et Venise en particulier, furent témoins de fêtes et de mascarades dans lesquelles il étonna par la dissolution de ses mœurs une génération qui avait appris à ne plus rougir. Prodigue et fastueux, argent, diamants et bijoux, il jetait plutôt qu'il ne donnait; il arriva ruiné à Turin: là il se montra non pas magnifique, mais fou. Il solda la brillante hospitalité du duc de Savoie par le don des villes de Savignan, de Pérouse et de Pignerol, tout ce qui restait à la France des conquêtes de l'Italie *. Un événement imprévu jeta momentanément un voile de tristesse sur sa vie. Marie
1. Histoire de Catherine de Navarre, par Ernest Âlhy, t. Ier, p. 286 et suiv.