‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 38 sur 258 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

s ne et tenant un crucifix à la main, allait se montrer à son peuple pour appeler sur lui la bénédiction divine. A l'heure indiquée, le grotesque cortège s'ébranla; il marchait à pas lents, bannière déployée; chaque flagellant était à sa place, enveloppé d'un sac et armé d'un fouet de cordes. Le roi et sa cour marchaient à la suite du cortège pieds nus, tête découverte et un crucifix à la main. A un signal donné , chacun se frappa à coups redoublés, en poussant des gémissements à travers lesquels perçaient des éclats de rire. Jamais on ne se moqua plus effrontément de Dieu que dans cette journée qui , avec tant d'autres choses , nous explique comment le catholicisme est le père de l'incrédulité. Catherine de Médicis , qui condescendait à toutes les extravagances de son fils, voulut se prêter à cette fantaisie du roi de France; elle fit partie du cortège royal. En la voyant enveloppée dans son sac, les spectateurs se la montraient du doigt et disaient avec un rire railleur : <l Oh ! la bonne pénitente ! »

Une mort inattendue, celle du cardinal de Lorraine, troubla ou plutôt ajouta un incident aux fêtes religieuses d'Avignon. Le prélat, qui dans l'intérêt de son ambition .- avait se faire tout à tous, voulut faire partie de la fameuse procession; il y parut marchant pieds nus et portant à la main la croix des pénitents noirs. Après la procession il y eut un sermon , pendant lequel il lut atteint de violentes douleurs à la tête et d'éblouissements ; on le transporta dans son appartement.

Cette maladie , dont l'issue parut à tous devoir être une mort prochaine , donna lieu à beaucoup de commentaires : selon les uns , Charles de Lorraine aurait été empoisonné au moyen d'un flambeau tenu devant lui et dont la flamme l'aurait incommodé; selon les autres, au moyen des émanations vénéneuses d'une substance renfermée dans une bourse qu'on lui avait présentée; la facilité avec laquelle on se jouait de la vie des hommes, à la cour des Valois, donnait naturellement lieu à toute espèce de suppositions, il n est donc pas étonnant que ! !iî de mort d'un persou-

nage aussi considérable que le prélat fût un texte inépuisable de commentaires, surtout quand le mourant était encore dans toute la force de l'âge et que rien ne faisait prévoir une fin si prochaine. Il est du devoir de l'historien, tout en rapportant ces bruits, de ne les accueillir que sous toutes réserves. Nous croyons donc que la mort du célèbre prélat eut sa cause dans la procession même , à laquelle il assista pieds nus et la tête peu couverte , ce qui détermina la fièvre aiguë qui remporta.

Les dispositions du prélat à ses derniers moments offrent un problème moins aisé à résoudre. Si nous devons en croire ses partisans, il serait mort comme un saint, et comme un damné, si nous devions en croire ses ennemis. Un orage épouvantable, qui eut lieu le jour de son trépas, désola Avignon. «Ce sont les éléments qui portent le deuil de ce grand homme, disaient les catholiques consternés; ce sont les diables déchaînés qui viennent quérir l'âme du cardinal, répondaient les huguenots.»

Écoutons d'abord ses partisans : sans illusion sur l'issue de sa maladie , le cardinal , disent-ils , se prépara à comparaître devant Dieu , et ne pensa plus qu'à son salut. «A quelle fin, disait-il à son frère et à ses neveux, estimons-nous être advenu que le prophète Élie, ravi et enlevé au ciel, laissa tomber son manleau? N'était-ce pas afin que nous nous persuadassions qu'il n'entre rien au ciel de ce que nous possédons ici - bas; et comme nous n'avons rien apporté dans ce monde avec nous , aussi nous n'emporterons rien d'ici en l'autre.))1 Le 12 décembre, le jésuite Âuger reçut sa confession ; la messe fut ensuite célébrée dans sa chambre en présence du roi. Au moment de la( consécration , deux de ses serviteurs l'aidèrent à s'appro-j cher de l'autel; à genoux sur un coussin de velours, il; reçut le viatique. «Qui suis-je, dit-il au roi, qui avaitj; voulu l'empêcher de quitter son lit, que mon Sauveur* vienne à moi? Je ne suis nullement digne qu'il entre sous mon toit; par ci-devant, si quoique personnage honorable fût venu vers moi, je lui allais au-devant : maintenant, quoique malade, ne ferai -je pas le semblable à mon Sei-

t. La conjonction des lettres et armes, etc., fol. 99. — Bouillé , Ilist. des ducs de Guise, t. II, p. 564 et suiv.

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