LIVRE XV
Quand il eut dépassé Montélimart , il trouva sur son passage Livron, petite ville, assiégée par le maréchal de feellegarde : c'était une vraie bicoque ; mais elle était gardée
f>ar des hommes intrépides. Quand ces derniers surent que e cortège royal devait passer près de leurs murs à demidémantelés , ils se tinrent fièrement sur la brèche , et envoyèrent , au roi de France et à sa suite , une décharge de leurs arquebuses ; puis , élevant assez la voix pour être entendus, ils injurièrent Henri et sa mère. «Malheureux, leur crièrent-ils , vous ne nous poignarderez pas dans nos lits comme vous avez fait à l'amiral1. Ces reproches étaient bien amers , mais ils étaient bien mérités ; ils touchèrent i peu le roi ; il ne fut pas seul humilié ; son armée le fut aussi ; car on vit des femmes combattre à côté de leurs I maris, de leurs frères et de leurs enfants, et, pour témoigner tout le mépris que les assiégeants inspiraient, au plus I fort d'un assaut, ordonné par le roi, une vieille femme | parut sur les remparts, filant tranquillement sa quenouille. Le maréchal de Beîlegarde fut contraint de lever le siège ; poursuivi par les assiégés , au secours desquels Montbrun était venu, une partie de son arrière-garde tomba sous leurs coups. Le roi avait hâte d'arriver à Paris ; il y entra avec la guerre civile et une cour affamée et ruinée dont il voulait refaire la fortune. Il aurait fallu , pour ces temps si critiques, un monarque habile, ferme et zélé pour le bien de son royaume, et Dieu, dans sa justice, ne lui donnait , selon l'expression énergique de Michelet , pour roi « qu'un Borgia doublé de Scapin. » *
Peu soucieux de ce qui se passait à quelques lieues de sa capitale , pourvu que le bruit n'en vînt pas jusqu'à lui , deux choses préoccupaient le roi : son sacre et son mariage. Après une douleur trop bruyante pour être durable, il avait oublié Marie de Clèves, à laquelle il écrivait de Varsovie des lettres si passionnées. En arrivant à Paris, il se rappela une jeune fille qu'il avait vue à Nancy, quand il quitta la France pour aller en Pologne. Sa beauté simple et modeste l'avait frappé. Ce souvenir le rendit subitement
1. De Thon, t. III, p. 405. — Recueil des choses mémorables, attribué à cTAubigné. — I/Estoile, année 1574, p. 50,