Languet, Epistoïœ arcanœ , t. Ier, p
rangeait ses fraises; un flux d'oreille qui s'ensuivit et qui ressemblait à celui qui conduisit François II au tombeau , lui fit croire que l'épingle avec laquelle il avait été piqué était empoisonnée et que c'était à la suggestion de son frère Alençon que cela avait été fait. Se croyant près de sa fin ou feignant de le croire , il fit appeler le roi de Navarre et l'engagea à poignarder son frère :-« Faites-le, lui dit-il, et vous serez mon héritier. 1 » Le Béarnais recula devant un meurtre ; s'il avait les mœurs dissolues des Valois , il n'en avait pas la bassesse. Il pouvait se frayer le chemin du trône avec une épée, jamais avec un poignard. Le lendemain Henri III était guéri2. Ce refus de tuer Alençon fut favorable au Béarnais : le roi cessant dès lors de le croire dangereux, ne vit en lui qu'un jeune prince occupé uniquement de ses plaisirs : un bon mot de lui l'enchanta et acheva de le rassurer complètement sur son compte. Un jour le roi de Navarre se trouvait dans la chambre de sa tante la princesse de Condé, femme de mœurs suspectes; un gentilhomme qui était épris d'elle, s'accompagnant de son luth, chantait langoureusement en son honneur une romance qui commençait ainsi :
Rien ne me plaît, rien ne me tente, Absent de ma divinité
Lassé d'entendre répéter toujours le même refrain , le Béarnais s'approcha du chanteur et lui dit à voix basse , en finissant le quatrain :
N'appeliez pas ainsi ma tante , Elle aime trop l'humanité.
Ces mots, qui portaient juste, furent bientôt connus à la cour: «Voilà, dit Henri III en l'apprenant, un trait d'esprit de mon frère;» puis il ajouta: «Si chacun s'amusait ainsi, nous aurions bientôt la paix.»3
Le roi de Navarre s'amusait, mais il ne cessait pas de penser à ses intérêts : les plaisirs les lui faisaient rarement oublier longtemps ; dans sa position difficile il avait besoin d'un masque : il prit celui qui convenait le mieux à sa na-