LIVRE XV
De Jonzac, il se rendit à Saintes, où était l'armée huguenote. Le gouverneur de la province, M. de Mirambeau, lui conseilla vainement de rester dans la maison paternelle ; son goût pour le métier des armes lui lit supporter, sans se plaindre, la dure vie des camps. Il se battit à Jarnac et se distingua dans la célèbre escarmouche de la Roche- Abeille où il mérita d'être nommé enseigne de la compagnie coionnelle d'Anières. Son intelligence vive et prompte, sa gaîté, son esprit, son intrépidité toute française, lui gagnèrent l'affection de ses chefs. Après la signature dê la paix, il se rendit à Blois pour liquider la succession de ses parents ; mais quel ne fut pas son étonnement en apprenant que le maître d'hôtel du duc de Longueville s'était constitué leur héritier sur le faux bruit qu'il avait fait courir de sa mort. Malade et souffrant , mais soutenu par son indignation, il se fit transporter par eau à Orléans, où il arriva presque mourant; il demanda justice à la cour, qui lui permit de plaider lui-même sa cause. Le jeune soldat fut éloquent; tout était parlant chez lui : les gestes, le regard, les mouvements du corps. Les magistrats, saisis d'étonnement et d'admiration, se levèrent spontanément de leurs sièges; «il n'y a, s'écrièrent-ils, que le fils du feu sieur d'Aubigné qui puisse parler ainsi. » Son identité reconnue, il rentra dans la possession de ses biens.
Ce fut à cette époque qu'il s'éprit d'une grande affection pour Diane Salviati, fille du sire de Talcy. L'indignation l'avait fait avocat ; l'amour le fit poëte. if composa , pour plaire à sa maîtresse , ce qu'on a appelé plus tard : Le printemps de d' Aubigné , poëme dans lequel on voit poindre les premiers jets de sa verve naissante , jets incomplets , mais vigoureux.
Le sire de Talcy ne se hâtait pas de donner sa fille au jeune poëte, qui aurait voulu se rendre à la Rochelle, pour s'y mettre au service des assiégés. Un jour qu'il se plaignait amèrement de son inaction , le père de Diane lui dit : «Je me rappelle que vous m'avez raconté que les papiers originaux de la conjuration d'Amboise avaient été confiés à votre père, et que, dans l'une des pièces, le seing du chancelier de l'Hôpital, maintenant retiré à Etarapes , s'y trouvait ; cet homme aujourd'hui est tombé en disgrâce; donnez -moi cette pièce, et je vous ferai
82 HISTOIRE DE LA RÉFORMAflON FRANÇAISE.
donner dix mille écus, soit par lui, soit par ceux qui voudront s'en servir pour le perdre. »
D'Aubigné , sans répondre , alla chercher les papiers qui étaient dans un petit sac de velours, les mit sous les yeux de son tentateur, puis les reprit et les jeta dans le feu; «j'aurais pu, dit-il, succomber à la tentation.»
« C'est bien , jeune homme , lui dit le sire de Talcy ; je vous accorde la main de ma fille. » .
D'Aubigné était plein de joie; mais cette union, tant désirée , ne devait pas s'accomplir ; la jeune fille était catholique. Son oncle , le chevalier Salviati , s'y opposa ; il ne voulut pas que sa nièce épousât un huguenot.
Après la paix de la Rochelle (1573), d'Aubigné entra au service du roi de Navarre , alors détenu prisonnier à la cour à la suite de la conspiration de Saint-Germain. La première fois que le gentilhomme protestant vit le Béarnais , il s'attacha à lui. Il comprit aussitôt qu'il lui fallait jeter un masque sur sa figure et tromper la vigilance de Catherine , qui se défiait de lui. Il ne paraissait donc occupé que de plaisirs et de fêtes, quand il entendit Henri se plaindre dans le silence de la nuit; ce fut alors que le jeune et brillant étourdi lui parla en soldat intrépide et en politique consommé. 1
Les paroles de d'Aubigné firent sur le cœur de Henri de Bourbon une vive impression; tous les nobles instincts de sa vive nature se réveillèrent. A dater de ce moment, il résolut de s'échapper de la cour et de rejoindre ses amis. Il communiqua ses desseins à deux mécontents : à Fervaques, auquel Henri III avait refusé, après l'avoir promis, le gouvernement de Normandie, et à Laverdin, qu'il avait humilié par des paroles blessantes. Il le communiqua ensuite à trois autres. Tous, y compris d'Aubigné, prêtèrent serment de servir fidèlement le roi de Navarre, «et d'être ennemis jusqu'à la mort de celui qui déclarerait l'entreprise.» Le serment fait, le Béarnais les baisa tous les six à la joue et eux à la main droite.
1. Haag, France protestante. — Mémoires d' Agrippa d'Aubigné,