LIVRE XV
lique; il était de plus jeune et beau, affectueux sans bassesse, populaire sans familiarité, subtil, délié, audacieux, pas assez peut-être pour le rôle dangereux qu'il allait jouer.
Dans l'un des articles de la paix de Monsieur on avait stipulé que les Etats généraux se réuniraient à Blois : c'était de cette assemblée que chaque parti attendait beaucoup pour sa cause. Catherine était pleine d'anxiétés : les Lorrains , qu'elle voyait à la tête d'un parti puissant et résolu, lui inspiraient de vives inquiétudes. Après avoir mûrement pesé le pour et le contre , elle se fit ligueuse et tendit la main aux Guises, quoiqu'elle eût entendu dire à François 1er, son beau -père, cette prophétie, résumée depuis dans ce quatrain :
Le feu roi devina ce point ,
Que ceux de la maison de Guise
Mettraient ses enfants en pourpoint ,
Et son pauvre peuple en chemise.
C'était pour en provenir l'accomplissement qu'elle s'unissait au parti qui espérait contraindre son fils à échanger sa couronne de roi de France contre une tonsure de moine.
Les protestants, qui se berçaient trop souvent d'illusions trompeuses, attendaient beaucoup des États et s'imaginaient qu'ils obtiendraient à Blois les mêmes avantages qu'ils avaient eus à Orléans; ils se trompaient. Leur position n'était plus la même : cinq guerres civiles les avaient complètement dépopuîarisés dans la masse de la nation; quoiqu'ils fussent les persécutés , on les regardait cependant comme la cause première des maux du royaume ; le parti qui leur était opposé ne voulait pas même reconnaître qu'ils avaient été contraints à prendre les armes pour défendre leurs vies menacées. A ses yeux ils n'étaient \ que de dangereux sujets ; quoiqu'ils pussent dire, écrire, ils étaient condamnés à l'avance; les partis sont rarement I justes.
Les électeurs qui devaient envoyer à Blois les repré- I sentants de la nation, le firent sous l'influence des ligueurs. Ils s'y disposèrent avec un zèle digne d'une meilleure cause. Les confréries, les prédicateurs, les curés, y apportèrent chacun leur contingent d'habileté et de haine, j! Les Italiens de Catherine , que le peuple détestait à cause de leurs pilleries, ne demeurèrent pas en arrière;
ils haïssaient les huguenots, non à cause de leurs croyances religieuses , mais à cause de leur probité. Souvent ces derniers avaient demandé dans leurs requêtes qu'on informât contre eux. Riches de leurs exactions et des prodigalités de la reine, les Italiens ne pouvant donner leur influence, donnèrent sous main leur argent, afin d'écarter tout homme intègre et droit qui pût les citer à la barre de l'opinion publique.
Malgré les protestations des réformés1, tout réussissait à souhait aux ligueurs; il ne sortait de l'urne électorale que des noms à peu près inconnus ; mais presque tous les élus étaient des nommes de leur choix; c'était l'essentiel. Aussi , avant même la réunion des États et avant que la France se fût prononcée légalement par eux, les Guises disaient hautement : « Qu'il ne fallait point garder la paix aux huguenots, que cet édit avait été extorqué de la bonté du roi, qu'il n'était que provisionnel, et que l'on devait tenir pour assuré que les États qui se devaient assembler pour le ratifier ou l'improuver, l'avaient déjà révoqué et avaient conclu à l'anéantissement de cette nouvelle et factieuse religion ; partant qu'il fallait courre sus et exécuter l'arrêt comme déjà prononcé, puisqu'on était assuré de toutes les voix qui devaient le rendre.*»
Des écrits violents furent publiés de part et d'autre; l'air était plein d'orages et de tempêtes , chacun préparait ses armes. Dans quelques localités il y eut même des commencements d'hostilités. Honoré d'AÎbret, dit le capitaine Luynes, s'empara de la ville du Pont-Saint-Esprit, située sur le Rhône, et fit prisonnier Thoré, qui s'échappa peu de temps après. Cet acte mit les protestants sur leurs gardes ; ils se rappelaient trop le passé pour ne pas en faire la leçon du présent.3
Le roi de Navarre, témoin de tout ce qui se passait et offensé de l'affront que Bordeaux lui avait fait en lui fer-
t. D'Aubignè, liv. III, chap. 4, p. 235.