‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 70 sur 258 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

Son discours , bien pensé, fut récité avec une aisance parfaite et une facilité d'élocution qui fit oublier, un moment, à l'assemblée le mépris qu'elle professait pour sa personne. Il traça un tableau saisissant des misères du royaume, rendit un éclatant témoignage à la sagesse et à l'habileté de sa mère et exposa tout ce qu'il avait fait avant et après son retour de Pologne pour le bien du pays ; il conjura les députés de l'aider de leurs lumières et de leur expérience. «J'espère, leur dit-il, que cette assemblée, composée de tant de gens d'honneur, de bien et d'expérience trouvera les moyens de mettre ce royaume en repos, de remédier aux désordres et aux abus qui s'y sont glissés.» En terminant il les pria et conjura tous «par la foi et la loyauté qu'ils lui devaient , par i'affection qu'ils lui portaient, par l'amour qu'ils avaient pour leur patrie, par leur propre salut, par celui de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils unissent leurs cœurs et leurs volontés et missent sérieusement la main avec lui à ce bon œuvre, pour extirper les racines des divisions , repurger les mauvaises humeurs de ce royaume et le remettre en sa vigueur et disposition ancienne. Pour lui, qu'il y travaillerait nuit et jour et qu'il y emploierait son sang et sa vie, s'il en était besoin. Au reste , il leur assurait en foi et parole de roi, qu'il ferait inviolablement garder et entretenir tous les règlements et ordonnances qui seraient par lui faits en cette assemblée , ne donnerait aucune dispense au contraire , ni ne permettrait jamais qu'elles fussent enfreintes ; qu'ainsi, Dieu assistant ( comme il fallait croire ) à une si sainte réunion, elle produirait les fruits que les souhaits des peuples en attendaient, et l'on verrait sous son règne la couronne des lys aussi florissante et ses sujets aussi heureux qu'ils eussent jamais été sous aucun de ses prédécesseurs. »

Ce discours, dans lequel le monarque évitait habilement d'entretenir l'assemblée de la question qui était la grande préoccupation du jour, fut salué par d'unanimes applaudissements1^ «Ce fut, dit un député, la plus belle harangue qui fut jamais ouïe, non pas d'un roi, mais je dis d'un des meilleurs orateurs du monde; et eut telle grâce, telle

1. Recueil des états généraux, t. n, n° 35. — Davila, liv. VL

assurance, telle gravité et douceur à la prononcer, qu'il tira les larmes des yeux à plusieurs, du nombre desquels je me veux compter; car je sentis à la voix de ce prince tant d'émotion en mon âme , qu'il fallut malgré moi que les larmes en rendissent témoignage.... Yoilà en bref ce que j'ai pu confusément retenir; en quoi il faut noter qu'il n'a en tout son dire ni piqué ni offensé personne, ni donné aucune occasion a qui que ce soit, ni de quelque religion qu'il soit, de se plaindre.1»

Après le roi le chancelier Birague prit la parole. Dans un langage qui n'était ni français, ni italien, il prononça un discours long, lourd, ennuyeux, maladroit. Il discuta sur la puissance royale, puis ii dressa le bilan financier du royaume et montra que ce qui restait en caisse après les charges payées ne suffisait pas pour l'entretien de la maison du roi. Ce dernier était tellement accoutumé à demander, qu'il ne craignit pas de compromettre la légitime influence qu'il pouvait avoir sur l'assemblée en ouvrant le- Etats par des demandes toujours mai reçues et qui, dans ces circonstances, étaient de nature à indisposer les députés, plus avares d'argent que d'applaudissements.

Les orateurs des trois ordres répondirent en peu de mots à la harangue de Henri III et à celle de son chancelier; ils dirent qu'ils étaient reconnaissants de la bonté que le roi avait daigné leur montrer et qu'ils s'efforceraient de s'en rendre dignes. L'assemblée se sépara après une séance qui avait duré trois heures.

Le roi, trompé un moment par les applaudissements au milieu desquels son discours s'était achevé, croyait avoir atteint son but; il ne mettait pas en doute que tout n'allât selon ses désirs; son illusion ne dura que quelques heures. Le lendemain les mêmes députés qui l'avaient applaudi firent une de ces audacieuses tentatives que les assemblées délibérantes n'essaient que sous les rois faibles. D'Espinac, archevêque de Lyon, l'une des colonnes de la

1. Extrait d'une lettre écrite t^ar un des députés aux états de Blois,

Page 1