LIVRE XV
«Cependant les États, que les huguenots ont tant demandés, se tiendront; mais ce sera afin de les faire tomber dans la fosse qu'ils ont creusée pour les catholiques. Pour cet effet il faudra faire en sorte que le roi donne ordre qu'il ne s'y trouve que des députés catholiques avec des instructions nécessaires pour ce dessein; que la reine aille après son coureur et perdu de fils pour lui persuader d'accompagner le roi de Navarre et le prince de Condé de s'y trouver, autrement ils seront déclarés rebelles et contumaces par l'ordonnance de l'assemblée. Les Guises cependant feront les mécontents afin d'ôter tout soupçon , et le roi les laissant à Paris viendra à Blois , lieu de sûr accès où il recevra son frère avec de grandes démonstrations d'amitié. Quand les États devront commencer, les Guises choisiront certain nombre de capitaines qui auront ordre de se tenir prêts et de se rendre où il leur sera ordonné. Le roi et tous les députés jureront avant toutes choses d'observer religieusement ce qui sera ordonné dans les Etats; les collèges, les communautés et les universités feront le même serment, et le Saint-Père sera supplié de le confirmer en forme de pragmatique sanction, comme un c oncordat entre le Saint-Siège et le royaume de France.
«Puis, pour extirper la race capétienne et la déposer par l'autorité des États, selon le droit qu'ils en avaient autrefois, il y sera ordonné que si quelqu'un contrevient aux ordonnances qui seront faites: s'il est prince, il sera déclaré inhabile à succéder à la couronne ; s'il est gentilhomme , il sera dégradé de noblesse et condamné à mort. Cela fait, les États renouvelleront le serment d'obéissance au successeur de saint Pierre, protesteront qu'ils veulent vivre et mourir dans la doctrine du concile de Trente et souscrifont à tous les décrets, révoquant tous édits à ce contraire et remettant en force et vigueur ceux que les prédécesseurs du roi ont fait pour l'extirpation des hérésies. Ainsi le roi sera quitte de la foi qu'il a donnée aux huguenots dans le dernier édit de paix, et il leur sera limité certain temps dans lequel ils seront tenus de demander l'absolution à l'Église et pardon au prince. De plus, parce qu'il sera besoin d'employer les armes pour dompter la rébellion de quelques provinces, le roi sera supplié d'en donner la charge à un nomme de grande ex»
périence et d'heureuse conduite qui ait la tête assez bonne et les bras assez forts pour soutenir une si pesante entrc-
{)rise, qui n'ait jamais eu ni société, ni amitié avec les îérétiques, et pour cet effet de vouloir élire le duc de Guise, qui est le seul qui ait toutes ces qualités. — Après ceja le frère du roi sera admonesté de se repentir du crime qu'il a commis de s'être révolté contre son frère et d'avoir extorqué un édit en faveur des huguenots; mais cette offense étant telle que le roi ne la peut pardonner, pour ce qu'elle regarde directement la majesté divine, les États obligeront le monarque de donner des juges à son frère pour lui faire son procès. Le même jour les troupes mandées se rendront à Blois et se saisiront de Monsieur et de ses complices. Guise les ayant mis sous bonne et sûre garde , marchera en campagne avec une puissante armée pour s'assurer des provinces; le crédit de la noblesse et l'affection du peuple lui ouvriront les villes catholiques, les intelligences et les menées lui gagneront une partie des places rebelles, et pour celles qui ne se peuvent prendre que par un long siège, il fera seulement le dégât à l'entour et les laissera bloquées avec des forts sans y perdre de temps, comme on a fait devant la Rochelle. Puis, ayant ainsi tout à sa dévotion ou sous sa puissance, il fera le procès à Monsieur et à ses complices ; ensuite, de l'avis et de l'ordonnance du Saint-Père , il rasera le roi et renfermera dans un couvent, et finalement prenant le sceptre avec la bénédiction apostolique, il donnera ordre que les États se soumettent entièrement au Saint-Siège, sans restriction aucune , et qu'ils abolissent tout à fait les libertés de l'Église gallicane.1»
Le porteur de ce mémoire était un homme mal famé : avocat des causes perdues, qui s'était jeté dans la ligue dans l'espérance d'y faire son chemin. La mort le surprit en route ; les protestants , dans les mains desquels tombèrent ses papiers , se hâtèrent d'en envoyer une copie au roi. Celui-ci, étonné de tant d'audace, crut d'abord à une imposture de la part des réformés; mais dans la semaine de l'ouverture des États, Jean de Vivonne Saint-Goast,
1. Mémoires de la ligue, t. Ier, p. 1 à 7. — Davila, liv. VI. — De Thon, liv. LXIH.