‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 75 sur 258 · Journal du duc de Nevers, t. III, p. 14 à · texte numérisé non relu

Journal du duc de Nevers, t. III, p. 14 à

une nouvelle guerre qui grèverait de nouvelles charges le pays déjà si obéré. On adopta le principe de l'extermination, mais on décida que le roi serait prié de réduire tous ses sujets au catholicisme par les meilleures et les plus saintes voies que faire se pourrait, d'interdire tous exercices de la religion prétendue réformée, de bannir ses ministres, diacres, surveillants, et de prendre en sa protection tous les autres, en attendant qu'ils se réduisissent à la religion catholique. 1

Cette mesure demi-violente ne fut cependant prise qu'à la majorité de sept voix contre cinq ; mais l'arrêt rendu , il fallait le, mettre à exécution. Après tout ce qui s'était passé, les États savaient bien qu'il fallait autre chose que des invitations verbales pour faire prendre aux pasteurs , aux diacres et aux surveillants le chemin de l'exil. Des nouvelles qui arrivèrent dans cet intervalle de la Guyenne et du Poitou leur rendirent plus sensible cette vérité : les protestants avaient prévenu les catholiques et bravement tiré l'épée du fourreau à l'appel du roi de Navarre et du prince de Condé. L'expérience leur avait appris à connaître ce qu'ils pouvaient attendre du roi et des ligueurs. Aux armes ils opposaient les armes; à une ligue catholique ils opposaient une contre - ligue protestante ; ils combattaient pendant que les États délibéraient sur leur sort et recommandaient au roi « de les réduire par les voies les plus saintes et les plus douces. »

La nouvelle de la prise d'armes des huguenots et de leurs premiers succès (Bazas, la Réole et quelques autres villes étaient tombées en leur pouvoir), jeta une grande perturbation au milieu de l'assemblée. Les modérés, qui voulaient la paix, blâmaient avec beaucoup d'amertume les députés de Toulouse qui, par leur excessive rigueur à l'égard des protestants, légitimaient la prise d'armes de ces derniers.

Les États, fidèles à leur décision de ramener les huguenots dans le giron de l'Église romaine «par des voies douces et saintes,» envoyèrent au Béarnais, à Condé et à Damville, sur l'invitation du roi, des commissaires pour

i. La Popelinière, liv. XLIII, fol. 346. — J. Bodin, Procès-verbal du tiers état, t. III, p. 293 et sniv.

LÏVRE XV.

leur ordonner de déposer les armes. Ces commissaires partirent dans les premiers jours de janvier 1577.'

Henri III paraissait de plus en plus belliqueux : le 12 janvier il approuva l'acte de la ligue de Paris et de l'Ile de France. Tant qu'il fut question des protestants on fut, ou à peu près d'accord : tous plus ou moins voulaient leur extermination ; mais il fallait de l'argent. Il y avait une armée considérable à entretenir, on devait 102 millions; les recettes et les dépenses se balançaient annuellement par un déficit de près de 11 millions. Or, on demandait les moyens de combler ce gouffre au tiers état, qui se plaignait amèrement d'être sans cesse rançonné, à la noblesse qui voulait bien se battre , mais à condition d'être payée , et au clergé qui trouvait qu'il donnait toujours trop, quoique ce fût pour lui qu'on se battît.

Les nouvelles du Midi n'étaient pas bonnes: les confédérés plantaient leur drapeau blanc sur la plupart des villes et des forteresses du Daupbiné ; la Provence et le Languedoc étaient en feu; et cependant, au lieu de voter au roi des régiments pour mareber contre les confédérés, on cherchait des moyens pour lui refuser tout subside. Il est vrai qu'on se sentait moins de haine contre les huguenots depuis qu'on comprenait que ce ne serait pas avec des paroles , mais avec une bonne et forte armée qu'on les réduirait. On adoucit donc les termes de la décision rendue contre eux; on les traita presque comme des frères; on parla même de la convocation d'un prochain concile qui travaillerait à l'union et à la réformation des abus. Ce n'était pas ce que voulait le roi; il insistait pour qu'on lui donnât de l'argent. Les Guises et le duc d'Alençon promirent de faire la guerre à leurs frais. Le clergé , après une vive résistance, promit 525,000 écus, mais à la condition que l'argent ne passerait pas par les mains du roi; il se souciait peu de fournir aux plaisirs des mignons et tenait à ce que les subsides ne fussent pas détournés de leur destination. Le roi fut profondément blessé, mais dévora l'affront. Le tiers état , chez lequel il y avait moins de fermentation que chez le clergé, refusa net les deux

î . J. Bodiu, Procès-verbal du tiers état, t. m, p. 299. — Procèsverbal du clergé, t. II, p. 148.

millions qu'on lui demandait, et colora son refus de son manque de compétence pour les voler. Le roi laissa éclater sa colère: elle tomba sur Bodin, député du Vermandois, homme intègre et droit qui, quoique pauvre, avait su par son intelligence et par la noblesse de son caractère, imposer ses idées à son ordre. Catholique à la manière de l'Hospital, il était l'un des plus dignes représentants du parti politique.

Sur ces entrefaites, les commissaires envoyés à Condé et au roi de Navarre revinrent; ils n'avaient rien obtenu : Condé n'avait pas même daigné ouvrir les lettres des États; le Béarnais , plus poli, suppliait dans sa réponse l'assemblée de revenir sur sa décision ; quant à l'exhortation qui lui est faite de changer de religion, il prie Dieu que si sa religion est la bonne, comme il le croit, il veuille l'y confirmer et aider; que si elle est mauvaise, Dieu lui fasse entendre la bonne , illumine son esprit pour la suivre et chasse de son esprit toute erreur, et lui donne force et moyen pour aider à la chasser du royaume et de tout le monde, si c'est possible.1

C'était trop de zèle de la part du Béarnais; il commençait à se dévoiler ; il était plus politique que protestant. Il se posait en face des Etats en homme sincère ; mais les vieux huguenots furent scandalisés de cette sincérité; ils ne comprenaient pas qu'on pût mettre en doute que le pape, ne fût l'antichrist, et l'Église romaine la fille aînée de l'Église qui, après avoir abandonné Jésus-Christ, s'était unie à Belzébul, le père du mensonge. Le roi de Navarre n'allait pas si loin dans sa théologie, il préférait prendre une ville aux catholiques que de chanter un psaume.

Les nouvelles qui arrivaient des provinces affermissaient le tiers dans ses résolutions; à chaque demande d'argent que lui faisait le roi, il répondait sous l'influence puissante de Bodin par un refus: ce simple bourgeois, chose inouïe, résistait en face à la royauté. Henri III désespérant d'obtenir un vote favorable , demanda l'aliénation des biens du domaine jusqu'à concurrence de 300,000 écus de rente à perpétuité: ces biens, répondit Bodin, appartiennent au

I. La Popelinière, liv. XL1II, fol. 348. — Davila, liv. VI. — De Thou; liv. LXUI.

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