Mémoires de Bouillon
LITRE XVI
qu'en toute sorte d'avantages de nature et de l'acquis , elle ne s'estimait pas moins que l'autre. L'aise y amena les vices (comme la chaleur les serpents) ; la reine de Navarre eut bientôt dérouillé les esprits et fait rouiller les armes; elle apprit au roi son mari qu'un cavalier était sans âme quand il était sans amour, et l'exercice qu'elle en faisait n'était nullement caché, voulant par là que la publique profession sentît quelque vertu et que le secret fût la marque du vice. 1 »
Quelle différence entre la cour du Béarnais et celle de sa pieuse mère ! Et cependant Catherine et Marguerite ne cessaient de presser le roi de se convertir ; le cardinal de Bourbon qu'elles avaient amené avec elles faisait aussi l'office de convertisseur. Un jour qu'il insistait avec plus de force auprès de son neveu, celui-ci lui dit en riant tout haut: ((Mon oncle, on dit ici qu'il y en a qui veulent vous faire roi: dites-leur plutôt qu'ils vous fassent pape, ce sera chose qui vous sera plus propice; vous serez plus grand qu'eux et que tous les rois ensemble.2»
Le prélat désespéra cette fois de son neveu : il le trouvait moqueur.
Catherine désirait la conversion de son gendre dans l'intérêt de sa maison; ses deux fils, Henri III et le duc d'Alençon, étaient maladifs, et l'opinion générale était qu'avant peu la race des Valois serait éteinte ; le trône devenant vacant, le Béarnais, appelé par les lois fondamentales du royaume à y monter, serait certainement rejeté parle parti ligueur qui lui opposerait un prince lorrain ; alors pourquoi hésiter? Catherine ne le comprenait pas.3
Très-catholique avec le Béarnais, elle se faisait huguenote avec les ministres ; afin de mieux les tromper, elle s'efforçait de prendre leur langage: «Pour traiter avec eux, dit d'Aubigné, elle avait appris par cœur plusieurs locutions qu'elle appelait consistoriales, comme d'approuver le conseil de Gamaliel, dire que les pieds sont beaux de ceux qui portent la paix; appeler le roi l'oint du Seigneur,
1. D'Aubigné, liv. IV, chap. 5, p. 344. — Sully, Économies royales, t. Ier.