‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 85 sur 258 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

de Turenne. Un plus long séjour de cette femme maudite eut tout compromis : deux mois lui avaient suffi pour inoculer à la cour de son gendre tous les vices de la sienne.

Un traité de paix explicatif de celui de Bergerac fut enfin signé entre elle et le roi de Navarre le 28 février 1579 ; par ce traité , rédigé en vingt-quatre articles , les protestants obtinrent de bâtir des temples et de lever des deniers pour l'entretien de leurs ministres, et onze nouvelles places de sûreté leur furent accordées : trois en Guyenne , huit en Languedoc ; mais ils ne devaient les garder que jusqu'au 1er octobre de la même année. 1

La reine, après avoir semé à pleines mains des germes de division à la cour de son gendre, quitta Nérac, lui laissant pour l'espionner sa fille Marguerite et emmenant avec elle Grammont, Duras, Laverdin et les autres gentilshommes catholiques qu'elle avait détachés du service du roi de Navarre par le moyen de ses filles d'honneur. A la vue de tout ce monde d'intrigants au cœur perverti, dont Catherine est l'âme, on comprend l'abîme de misères dans lequel la France était tombée ; on est même étonné que sous les Augustules de la maison de Valois elle n'ait pas eu le sort du bas empire.

Les excès enfantèrent les excès. Plus le catholicisme se montrait léger, frivole, immoral, plus le protestantisme se montrait raide et rigoriste; il n'avait plus la piété douce et tendre de ses premiers martyrs ; la haine pour le papisme et ses superstitions était plus forte que son amour pour le Sauveur ; ses fidèles pratiquaient la loi morale moins en chrétiens guidés par la charité qu'en juifs placés sous le joug de la loi. Ne nous montrons pas trop sévères, souvenonsnous que leur piété avait subi l'influence du milieu dans lequel ils avaient vécu; et cependant, si l'on place le huguenot en face du ligueur, on peut haïr le premier, mais comme le second, on ne peut le mépriser. La haine qu'il inspire l'honore, parce qu'elle a pour cause l'horreur des dissipations mondaines et la crainte de Dieu. Si le hugue-

1. Drion, Abrégé chron., t. Ier, p. 150. — Traites de paix? t H, p. 100 et suiv.

not eût été relâché dans ses mœurs, l'union avec Rome eût été bientôt consommée. On tient peu à la foi quand on est corrompu. La réforme se rendit impopulaire par son austérité , et ce fut cependant son austérité qui la sauva.

L'arrivée de Marguerite causa de vives appréhensions aux huguenots. La vie scandaleuse de la jeune reine leur était connue ; quand de Nérac elle alla à Pau , les ministres l'accueillirent froidement; plus zélés que charitables, ils n'eurent pas pour cette pécheresse le tendre support du Sauveur; ils lui firent haïr leur foi, qu'elle aurait pu aimer et dans laquelle, comme une autre Madeleine, elle eût peut-être retrouvé sa double dignité de femme et de reine. Ce fut un tort : le zèle sans charité repousse, tandis que la charité attire. Quand le pécheur se sent ou haï ou dédaigné, tout abaissé qu'il soit à ses propres yeux, il rend haine pour haine. C'est ce que fit Marguerite. Les ministres essayèrent de la soumettre à leur rigorisme; à peine s'ils voulurent lui permettre de se faire dire la messe dans une chapelle qui pouvait contenir tout au plus dix à douze personnes. Certes, la jeune reine n'était pas plus fervente catholique que son mari fervent huguenot; mais elle tenait à son culte parce qu'à cet égard on lui suscitait des difficultés et qu'on se montrait mesquin et intolérant. L'opposition naît très-souvent de l'opposition : Marguerite fut d'autant plus zélée qu'elle était plus épiée ; elle réunit dans le château les catholiques de Pau qui étaient privés de leur culte, et la messe y fut célébrée en secret, le jour de la Pentecôte. Quand les protestants l'apprirent, ils furent exaspérés et se saisirent des catholiques, qu'ils jetèrent brutalement en prison et firent condamner à une forte amende. On est attristé en présence de ces représailles, justifiées par la loi du talion mais condamnées par l'esprit de l'Évangile.

Vivement blessée de ce qui s'était passé , Marguerite insista auprès de son mari pour quitter une ville où elle ne rencontrait que des iigures austères et glaciales; elle obtint de lui, comme elle le dit dans ses Mémoires, de quitter ce petit Genève de Pau et de retourner à Nérac.1

A la vue de cette jeune reine si belle , si spirituelle, et par moments si pleine de dévouement, on se sent plein

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