‹ Histoire de la réformation française (volume 4)Chapitre 9 sur 258 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

savons qui vous êtes, et nous voyons avec douleur que les grâces de la cour vous ont séduit; elles ont éteint dans votre cœur ces nobles sentiments qui vous animaient autrefois ; mais si vous n'êtes plus le même, à notre égard, apprenez que tout ici change pour vous ; le mépris et l'aversion succèdent, par degrés, à l'amitié et à l'estime. Vous entrez dans une carrière bien dangereuse ; puissiezvous être assez clairvoyant pour y voir, à chaque pas, des abîmes ouverts. Si l'on vous flatte par des promesses, si l'on vous comble de faveurs, c'est pour vous faire servir d'instrument à notre ruine ; la vôtre n'est pas moins certaine, les moments n'en sont que reculés. Vous allez devenir lé ministre du ressentiment de la cour, vous en serez vous-même, après nous, l'objet et la victime; on ne vous ménagera plus, dès qu'on cessera de nous craindre; cessez de vous attendrir sur la grandeur de nos maux et de nous en présenter le remède , et laissez à Dieu seul le soin de les guérir. » 1

Après ces nobles paroles, les députés se levèrent pour partir; Lanoue les pria de rester, et leur parla avec tant d'énergie, et surtout tant de cœur, qu'il les convainquit de la pureté de ses intentions. On lui permit d'entrer dans la ville, où il fut accueilli par des clameurs et des cris insultants. Conduit à l'échevinage, il exposa l'objet de sa mission, assura les magistrats de la bonne volonté du roi, et leur fit entrevoir avec douceur, mais sans ménagement, les périls que la Rochelle courait si elle persistait dans une voie si funeste. «Les protestants de l'intérieur, leur dit-il, sont dans l'impossibilité d'arrêter sa perte ; ceux du dehors ne l'arrêteront pas davantage; réduite à ses propres forces, sa ruine est certaine; coippter sur l'Angleterre, c'est une illusion.»

Les échevins, après avoir délibéré sur les propositions de Lanoue, arrêtèrent qu'ils ne recevraient ni gouverneur, ni garnison, et qu'ils espéraient, moyennant la grâce de Dieu, «n'être pas pris au lit, comme aux matines de Paris.»

Lanoue insista de nouveau avec force pour les empêcher de se jeter dans le hasard des batailles; après l'avoir écouté , les magistrats lui offrirent le choix entre trois

I. Caïman. — Arcère, t. Ier, p. 427, 428. — De Thou, liv. Lin.

partis. «Si vous voulez, lui dirent -ils, vivre à la Rochelle en homme privé, nous vous offrons un logement et fïes revenus ; si vous voulez être notre chef, nous combattrons sous vos ordres ; si vous voulez aller en Angleterre, nous vous donnerons un vaisseau pour vous y transporter.» 1

Lanoue les remercia, mais ne leur donna pas de réponse affirmative. Il sortit de la ville et alla à Saint-Jean-d'Angely, où il conféra avec Gadagne et Biron sur ce qu'il devait faire. Gadagne insista pour qu'il prît le commandement. Lanoue consentit, et le monde fut alors témoin d'un fait unique dans les fastes militaires, celui d'un ambassadeur qui, honoré de toute la confiance de son souverain, prend le commandement d'une ville qui se fait défendre par l'envoyé fidèle de ce souverain qui l'assiège. Lanoue avait souffert, mais sa récompense fut grande; car jamais hommage plus glorieux ne fut rendu à la loyauté d"un guerrier5. Le 23 décembre 1572 il fut investi, d'un consentement unanime, du commandement des troupes, et le 28 du même mois il prêta le serment de bien remplir sa charge.

Quand toutes les tentatives de conciliation eurent échoué, le siège commença; de plus longs retards eussent nui dans les esprits au prestige de l'autorité royale, qui allait s'afîaiblissant, surtout parmi les protestants, qui, malgré leur respect pour elle, commençaient à douter de la légitimité des Valois. Ces idées germaient et se répandaient partout; elles prirent enfin un corps dans un synode tenu en Béarn à la fin de 1572. «En attendant, disaient les membres du synode , qu'il plaise à Dieu de changer le cœur du roi , ou de susciter un prince voisin qui soit manifesté, par sa vertu et marques insignes, être libérateur de ce pauvre peuple affligé , chaque ville élira un chef ou majeur pour commander, tant au fait de la guerre que de la police civile. Le mayeur sera assisté d'un conseil de vingt-quatre hommes, choisis, comme le mayeur lui-même, sans ac-

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