livre xvn
dit , ayant les larmes aux yeux : « Hélas ! mon neveu , mon ami, que mon père, votre aïeul, et ma sœur, votre grand'mère, s'ils étaient envie, jetteraient des larmes et ressentiraient des déplaisirs, aussi bien que moi, de voir l'un de leurs enfants ne point croire en Dieu, ni en sa mère et n'adresser ses prières qu'à l'ennemi d'enfer qui vous rend ennemi des bonnes œuvres, ainsi que je l'ai entendu dire à nos bons pères confesseurs. »
« Vrai Dieu, matante, que dites-vous? Serait -il bien possible, lui dites-vous, que vous disiez ceci à bon escient et qu'il y ait eu des gens si pleins d'impostures et de calomnies que de vous avoir voulu persuader telles exécrations qui nous rendraient indignes de vivre sur la terre. Or, ma tante, ôtez de votre esprit toutes ces mauvaises opinions que vous avez prises de nous, et ne doutez nullement que nous ne croyons en toutes les trois personnes de la Sainte-Trinité; que nous ne les adorions et invoquions comme étant un seul Dieu ; que nous ne révérions et honorions la sainte Vierge et les saints ; ne priions et ne tenions pour nécessaires les bonnes œuvres et la sanctification sans laquelle nul ne verra jamais Dieu. »
«Mais comment se peut faire, vous répondit cette bonne dame, mon ami, que ce que vous dites soit vrai? car le bon père Sylvestre (qui était un cordelier, grand prédicateur et son confesseur) m'a assuré, il y a huit jours, que les huguenots sont pires que les juifs et qu'ils ne prient ni Dieu ni sa mère. »
«Madame, je vous prie de croire, lui répondîtes -vous, que notre Credo et notre Pater sont les vôtres mêmes ; il n'y a autre différence sinon que nous les disons en français et vous les dites en latin; et afin que vous connaissiez la malice des imposteurs qui vous ont persuadé, vous et mon oncle le vicomte, à nous déshériter, mon père et moi , je vous les veux dire présentement. » Et lors ayant commencé par l'oraison dominicale et continué par le symbole des apôtres, elle vous écouta fort attentivement sans rien répondre tant que vous ne parlâtes que de Dieu , de Jésus-Christ et du Saint-Esprit ; mais lorsque vous eûtes dit : « Qui est né de la vierge Marie , » et encore après : «Je crois la communion des saints , » elle se mît à crier : «Hélas, mon neveu, mon ami, est-il possible qu'en vos
oraisons vous parliez de la bonne Dame et fassiez mention des saints bienheureux; venez m'embrasser, puisque cela est; car je vous aime comme mon bon neveu et me semble en vous voyant et vous oyant parler que ma pauvre sœur est encore en vie. Oh! que j'ai de déplaisir que mon neveu votre parrain et moi vous avons- déshérité : vraiment je veux essayer à rompre tout cela et vous le jure par la sainte Vierge. » Les effets néanmoins ne suivirent pas les paroles.
Rosny ne retira de son séjour dans les Pays-Bas d'autre fruit que celui de convaincre sa tante que les protestants n'adoraient pas le diable. Mais revenons au duc d'Anjou et suivons-le dans son expédition des Flandres.
Depuis longtemps les Flandres et les Pays-Bas étaient le théâtre des sanglants exploits de Philippe II. Ce monarque voulait qu'il n'y eût dans la chrétienté «qu'une seule foi;» il s'était dévoué à cette œuvre avec plus de cruauté et de persévérance que François Ier et ses successeurs. Il avait hérité de tout l'esprit inquisitorial de son père, sans hériter de son habileté. Comme lui, il frappait; mais il ne savait pas s'arrêter comme lui. Durant sa longue et désastreuse carrière il fut presque toujours fidèle à lui-même ; dans son aveuglement il prit son opiniâtreté pour du génie : c'est ce qui le trompa. Il inonda les Flandres et les Pays- Bas de sang sans pouvoir les conserver; il agita, troubla, affaiblit la France sans pouvoir fortifier l'Espagne ; il eut entre ses mains des richesses qui eussent étonné un Salomon, et deux fois il fit banqueroute. Sa main pesa durement pendant un demi-siècle sur l'Europe, mais la main de Dieu s'appesantit aussi sur lui sans que la tête de cet homme cruel, superstitieux et par moment débauché, se courbât sous le remords et la repentance. A force de se considérer comme le seul soutien du catholicisme , il avait pris au sérieux son terrible rôle; le jour où il dit: «Si mon liis était hérétique, je le ferais mettre à mort, 5) les réformés n'eurent rien à attendre ni de sa justice, ni de sa clémence, pas même de sa politique. Les Maures d'Espagne, qui, depuis leur défaite de 1492, jouissaient d? la liberté