LIVRE XXXVI
Bossuet. Jusqu'à sa mort il ne cessa de la poursuivre, et si une main d'homme eût été capable de l'ébranler, c'eût été celle du prélat. Personne avant lui, si ce n'est Biaise Pascal, n'avait manié la langue française avec plus de souplesse, et ne lui avait imprimé plus de force et de grandeur. Bossuet était-il convaincu? Nous le croyons; mais ce grand esprit fut dominé, à son insu, par la fausse idée qu'il se fit de l'Église, et par l'horreur que lui inspirait le schisme; il attaqua donc dans les protestants moins encore des hétérodoxes que des rebelles.
Comme tous les hommes sincères du catholicisme, ii désirait la réunion des deux cultes, mais il comprit qu'elle était impossible avec les concessions offertes aux protestants. C'est alors qu'il fit un vrai tour de force, en essayant de démontrer, dans son Exposition de la foi catholique , que les protestants s'étaient séparés sans motifs de la communion romaine , puisque la foi romaine , à quelques différences insignifiantes près , n'est ni plus ni moins que la foi protestante. L'habile controversiste fit bon marché de certains enseignements, abhorrés des réformés, du culte des saints en particulier, et protestantisa si bien les autres, que les lecteurs superficiels purent croire, à la première lecture , que la grande séparation du seizième siècle n'avait pour cause qu'une querelle de moines.
Le livre de Y Exposition de la foi catholique causa une immense sensation dans tous les rangs de la société : les catholiques ne doutèrent plus de leur triomphe , en se voyant défendus par un athlète aussi vigoureux et aussi habile que M. de Condom; mais les premiers moments d'enthousiasme passés, plusieurs d'entre eux comprirent que Bossuet, en voulant défendre le catholicisme, le ruinait par sa base même en lui donnant une physionomie toute protestante; ils se plaignirent vivement, attaquèrent l'œuvre et fauteur : il ne fallut rien moins à celui-ci, que son habileté, son influence, et les amis puissants qu'il avait à la cour, pour fermer la bouche à ses détracteurs. A force d'intrigues et de pourparlers, dont l'histoire est l'une des pages les plus curieuses de la politique de la cour romaine, il obtint un bref du pape,(qui déclara que le livre de Y Exposition ne contenait rien de contraire à renseignement catholique.
Au moment où l'écrit de Bossuet était lu avec le plus d'avidité, vivait à Montpellier un jeune avocat nommé Brueys qui avait quitté le barreau pour se livrer à l'étude de la théologie et des belles-lettres. L'Exposition de la doctrine catholique le charma par sa belle ordonnance; mais il en vit de suite le côté faible , et c'est par ce côté qu'il l'attaqua avec un avantage tel, que sa réponse à Bossuet lui donna une place éminente parmi les polémistes les plus renommés de son siècle. Brueys va droit à son superbe adversaire, débarrasse la question des incident? qui la compliquent, et la réduit à sa plus simple expression ; sa polémique n'a rien d'irritant, il se respecte en respectant son adversaire, mais il lui porte des coups terribles, démasque toutes ses batteries, et sous la couche d'or du livre, il en montre le plomb. Il tire des paroles de Bossuet la conclusion que c'est à tort que les catholiques accusent d'hérésie les protestants, puisque, par la bouche du prélat^ ils reconnaissent qu'ils sont sur le terrain des doctrines orthodoxes. «N'est-il pas vrai, dit Brueys, qu'un tel aveu, que j'ai copié mot à mot des propres termes du livre de V Exposition, est d'une merveilleuse consolation pour ceuxqui font profession de notre créance? Car^ enfin, selon M. de Condom, on ne peut plus nous traiter d'hérétiques, puisqu'on avoue que nous avons les points fondamentaux, et que sur les matières de controverse, on nous veut persuader que tout ce que l'Eglise romaine croit au delà de ce que nous croyons, revient à la même créance dont nous faisons profession et ne détruit point les vérités évangéliques qu'on avoue que nous tenons.
«Nous verrons dans la suite de cette réponse, lorsque nous examinerons les matières en détail que les créances et le culte de cette Église sont incompatibles avec ces divines vérités, dont elle voudrait se couvrir; mais cependant, si ce prélat a manqué son coup de ce côté-là , cela n'empêche pas que nous n'ayons juste raison d'inférer, de ce qu'il a mis en avant, que notre religion est bonne , et que, selon son aveu, on ne nous peut accuser d'aucune