‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 103 sur 253 · LIVRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIX

ne saurions-nous pas sur lui, s'il eût chaque jour transcrit, dans un journal, ses peines, ses désirs, ses craintes, ses joies fugitives, ses espérances aussitôt évanouies que nées. Les vers suivants qu'il composa dans son exil, nous initient à celle de ses douleurs qui lui fut la plus amère :

Tu me vois, ô Seigneur! chassé de ma province,

Attaqué d'ennemis mortels , Éloigné de la cour , condamné de mon Prince

Et séparé de tes autels.

t Hélas ! ce dernier point est celui qui me touche ; C'est ce qui fait sortir les plaintes de ma bouche , Les soupirs de mon sein et les «pleurs de mes yeux ; J'ai quitté sans regret les plaisirs de la terre, Ses richesses de boue et ses honneurs de verre; Mais je regrette, ô Dieu, tes parvis glorieux.

En l'état où je suis , j'éprouve cent alarmes ;

Et je me vois presque réduit A ne me nourrir plus que de Feau de mes larmes ,

Dont je m'abreuve jour et nuit ; Mais entre tous les maux, dont je ressens l'outrage, Rien ne m'afflige tant que l'impudeut langage De ceux qui font la guerre au maître que je sers ; Lorsque leur sens brutal chassant sa providence , Ils osent inférer de ma rude souffrance, Que je n'ai plus pour moi le Dieu de l'univers. 1

Jacques Saurin, le prédicateur le plus brillant du refuge, naquit à Nîmes le 6 janvier 1677. A peine âgé de neuf ans, il suivit son père sur la terre étrangère. En 1696, il quitta les études théologiques et s'enrôla dans le régiment de Galloway, alors au service du Piémont; enfant encore, il avait contre les meurtriers de ses pères la haine qu'Agrippa d'Aubigné avait contre ceux d'Amboise. — Il obtint un grade d'enseigne. La guerre lui promettait un brillant avenir; elle cessa tout d'un coup, et l'enseigne redevint étudiant. Le jeune Saurin se distingua entre tous ses condisciples, et ses débuts firent pressentir le grand prédicateur.

1. Vie de Du Bosc, enrichie de lettres, harangues, dissertations et autres pièces importantes. Rotterdam, MDCCXGÏV. — Haag, France protestante, art. Themines.

Admis au ministère en 1700, il se rendit en Hollande et de là en Angleterre, où il fut nommé, en 1701, pasteur de l'église de Swalow street; trois ans après, il quitta Londres, dont le climat était contraire à sa santé, et se rendit à La Haye; il y prêcha avec tant d'éloquence qu'on créa exprès pour lui une place extraordinaire pour les nobles réfugiés, qu'il remplit pendant vingt ans sans que son talent, comme celui de Bossuet, connut le déclin.1

Les réfugiés importèrent en Hollande, comme dans tous les lieux où ils portèrent leurs pas errants, leur activité, leur industrie, 1 amour de Tordre, du travail, et l'austérité de leurs mœurs... Quand ils arrivaient en foule en Hollande, Guillaume d'Orange ne se doutait pas que la Providence lui envoyait les aides avec lesquels il monterait sur le trône d'Angleterre, et raffermirait dans le Royaume- Uni, le protestantisme menacé par Jacques II. Les réfugiés cherchèrent partout une patrie. On les vit successivement fonder des colonies à Berlin, en Danemark, en Suède, en Norwége, en Irlande, à Odessa, à Constantinople, dans les États-Unis d'Amérique, au cap de Bonne- Espérance; partout ils furent les témoins de l'intolérance du clergé et du despotisme de Louis XIV. Mais partout aussi ils proclamèrent ces vérités chrétiennes, dont leurs ancêtres avaient été, aux premiers jours du seizième siècle, les intrépides propagateurs.

Le désir d'émigrer fut tel que des seigneurs protestants, qui auraient pu demeurer à la cour, avec la liberté de prier Dieu , ne le -voulurent pas. Le marquis de Ruvigny, le député général des églises, eut, malgré la faiblesse de son caractère, son heure de courage. Il quitta la France, et refusa noblement tout ce que Louis XIV lui offrait pour le retenir, et se retira en Angleterre, où il trouva, pour lui et sa famille, une seconde patrie.

Duquesne, le plus grand homme de mer de son temps, eût voulu aussi aller terminer sa longue et brillante carrière sur la terre étrangère. Louis XIV s'y opposa dans la crainte qu'il ne révélât, à l'étranger, le secret de ses

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