‹ Histoire de la réformation française (volume 5)Chapitre 108 sur 253 · LIVRE XXXIX · texte numérisé non relu

LIVRE XXXIX

un crime, mais comme une faute; il n'aimait pas le clergé dont il blâmait les excès et les violences, haïssait la noblesse et ne lui pardonnait pas ses essais de rébellion. Il n'avait qu'un seul culte, celui de la royauté; il la voulait, grande, forte, indépendante, telle que l'avait faite Richelieu; il eût frappé avec autant de facilité un Condé qu'un Rohan, un évêque qu'un ministre; il tenait à sa religion parce qu'elle était celle de son roi; si celui-ci se fut fait protestant, il eut cessé d'être catholique.

Dans des temps ordinaires, l'intendant eût été, comme Sully et Colbert, l'un des bienfaiteurs de sa pairie; malheureusement les temps lui firent défaut : habileté, prudence, force, souplesse, génie administratif, tous ces beaux dons furent au service de la plus détestable des causes; il ne frappa pas en aveugle, mais en sujet qui ne connaît que la volonté de son maître; sa fidélité fit taire sa conscience, et il immola les protestants, non parce qu'ils ne voulaient pas aller à la messe, mais parce qu'ils refusaient d'obéir au roi; il accomplit sa lugubre mission avec l'inflexibilité du destin, sans fanatisme, mais sans miséricorde.

À son arrivée à Montpellier, il s'annonça comme le roi du Languedoc, comme on l'appela plus tard à la cour; il se débarrassa de tous ceux qui l'importunaient ou lui faisaient ombrage; il fit rappeler Noailles, et, plus tard, il appela auprès de lui, comme vice-gouverneur, l'époux de sa sœur Marie de Lamoignon, le comte de Broglie, bon soldat, mauvais capitaine, bras brutal qu'il fit mouvoir à sa volonté.

Bà ville combattit les projets violents du clergé, « c'est par l'amour, disait-il, qu'il faut ramener les protestants» ; celui qui prononçait ces belles paroles, leur nia bientôt après, un glaive à la main, le droit de prier et d'adorer Dieu selon leur conscience.

Le désir de prier Dieu en commun, provient moins encore d'un ordre de Dieu, que d'un je ne sais quoi, auquel nous osons donner le nom d'instinct. Que de fidèles, pour avoir la joie d'entendre l'explication de la parole sainte et le chant des psaumes , ont été au-devant de la

mort, comme ces oiseaux voyageurs que l'oiseleur attend au passage. Tous les efforts de Rome païenne n'ont pu empêcher les chrétiens de se reunir, même près des lieux où ils voyaient les restes sanglants de leurs frère»s; tous ceux de Rome papale n'ont pu détruire le prêche; confiscations de biens, prisons, cachots, galères, gibets, dragons, missionnaires, tout a .été impuissant. Ah! c'est un spectacle des plus attendrissants que celui de ces pauvres huguenots, qui célèbrent d'abord leur culte pendant la nuit dans un appartement reculé de la demeure de l'un d'entre eux; quand la nouvelle s'en répand, ils y courent; l'appartement est trop petit, alors ils se donnent de mystérieux rendez-vous, dans les bois, sur les montagnes, dans les cavernes, et forment ainsi ces assemblées devenues si célèbres sous le nom «d'assemblées du désert.» Ils n'ont ni ministres, ni pasteurs; mais à ce moment suprême de leur histoire, ils sont tous rois et sacrificateurs; parmi eux, ceux qui ont la parole facile, exhortent, instruisent, censurent; leur chaire est une pierre, un tronc d'arbre, une crèche quand l'étable s'est transformée en temple; on leur donne le nom de prédicants , et ces prédicants, qui n'ont étudié ni à Genève, ni à Lausanne, sont des laboureurs, des cardeurs, des vignerons, des fabricants de bas; ils parlent avec une éloquence qui ne sent ni l'art, ni l'école; sans savoir ce que c'est qu'exorde, exposition, tractation, péroraison, ils instruisent, éclairent, subjuguent. Tout chez eux n'est pas or, et dans leur fougue ils dépassent quelquefois le but; car, plus prophètes qu'évangélistes, ils tiennent moins de Saint-Paul et de Saint-Jean que de Moïse ; chaque jour voit se révéler un de ces pasleurs improvisés , la foule se presse autour de lui , les femmes sans craindre l'ignoble rasoir du bourreau, les hommes sans craindre les galères et le gibet.

Le plus célèbre de ces prédicants fut un jeune cardeur de Valleraugue, appelé Vivens1; il était petit de taille, boiteux, disgracieux; mais il rachetait ses imperfections corporelles par une physionomie expressive, une voix pénétrante, une foi ardente, un courage à toute épreuve; « c'est un prophète que Dieu nous envoie, disaient les

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