LIVRE XXXIX
pas le recevoir; ses coreligionnaires, sons le poids de la terreur qui pesait sur eux, avaient abandonné leur foi et paraissaient ne plus se souvenir des enseignements de leurs pieux ancêtres. Le jeune apôtre, repoussé de partout, ne savait de quel côté porter ses pas, et, moins sensible à ses propres dangers qu'à l'abaissement spirituel de ses frères, il tournait ses regards vers Dieu et lui disait dans un chant mélancolique:
Quoiqu en moi de douleur épris S'enveloppent tous mes esprits.
Tu sais l'endroit par où je dois Sortir des lieux où je me vois.
II retourna dans les environs de Nîmes, où il présida plusieurs assemblées dont quelques-unes furent dispersées par les dragons. Voyant qu'il ne pouvait continuer son ministère dans cette contrée sans danger pour ceux qui venaient l'entendre, il se dirigea vers Castres où ses prédications furent accompagnées de quelques bénédictions; bientôt après il retourna dans la Vaunage et y releva le courage de ses frères; un appel qu'il reçut des Cévennes l'engagea à quitter son champ de travail; mais avant de partir, et comme s'il eût eu le pressentiment du sort qui l'attendait, il fit ses adieux à son père dans une lettre dont voici la teneur:
Mon très-cher et très-honoré père !
Lorsque Abraham voulut monter sur la montagne de Morija pour aller offrir son fils Isaac en holocauste , suivant le commandement qu'il en avait reçu de Dieu , il ne consulta point la chair, mais il s'approcha hardiment de cette montagne où il s'écria: v(En la montagne de l'Éternel il y sera pourvu.» En effet, il y fut pourvu, puisque Dieu se contenta de son obéissance. Dieu n'a point parlé à moi bouche à bouche, comme il parla à ce patriarche; mais ma conscience m'inspire de m'aller sacrifier pour lui et pour l'intérêt de son Église. Je ne sais si Dieu se contentera du désir que j'ai de faire sa volonté sans m'exposer à la mort ; mais, quoi qu'il en soit, sa volonté soit faite, si je suis pris, ne murmurez pas contre lui, soutirez patiemment tout ce qu'il lui plaira m'envoyer pour l'intérêt de mon Dieu et pour l'avancement de son Église. « Oh! quel
bonheur me serait-ce, si je pouvais être du nombre de ceux que le Seigneur a réservés pour annoncer ses louanges et pour mourir pour sa cause ! »
Après avoir écrit cette lettre, il se sentit comme délivré des liens de la chair et du sang, et tout entier à son œuvre, il commença dans cette contrée son glorieux et court apostolat. Sa jeunesse qui rappelait celle de Timothée, son éloquence, rendue plus vive par les dangers qui accompagnaient chacun de ses pas, firent une profonde impression sur les Cévenols et les disposèrent à tout souffrir pour le nom de Christ. Il était à l'œuvre depuis à peine de six semaines, quand un homme qui l'accompagnait dans ses courses, et qu'il croyait un fidèle huguenot, le livra aux dragons; ceux-ci le conduisirent brutalement dans la prison d'Anduze, où, après un premier interrogatoire , le juge le remit à trente soldats chargés de le conduire à Alais. En sortant des portes d'Anduze, il trouva sur la route plusieurs femmes qui se mirent à le suivre en sanglotant. Le jeune prédicateur, se tournant vers elles, leur dit: «Pourquoi pleurez-vous et pourquoi afïligez-vous ainsi vos cœurs? ne pleurez point sur moi; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos péchés, * pour trouver grâce devant Dieu et pour obtenir miséricorde, ce qui vous est très-nécessaire, et après quoi vous devez toujours soupirer.»
A Alais et à Nîmes il subit de nouveaux interrogatoires, sans que jamais on put lui arracher une rétractation ; Bàville lui fit un tableau du sort terrible qui l'attendait : «Ma vie, lui répondit-il, ne m'est point précieuse, pourvu que je gagne Christ. Tous les avantages dont vous me parlez, je les foule aux pieds comme de l'ordure. Fulchran avoua qu'il avait prêché partout où il avait trouvé des fidèles assemblés. » Vous l'avez fait , lui dit l'intendant, contre la volonté du Roi. «Le Roi des rois, lui répondit le jeune proposant, me l'avait ordonné; et il est juste d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, faites de moi tout ce que vous voudrez, je suis prêt à mourir. »
On lui lut son jugement; il devait être mis à la question et puis pendu.
«Béni sois-tu, mon Dieu, s'écria-t-il, de ce que tu me donnes une mort si douce; on me traite mieux que mon