LIVRE XXXIX
et en termes magnifiques que son Église n'est pas persécutrice et que les seules armes dont elle se sert sont des armes spirituelles.
(M. Pévêque de Meaux, répond Jurieu, trouve un fort plaisant moyen de justifier son assertion. L'Église, dit-il, ne se sert jamais de force par elle-même, c'est-à-dire qu'elle appelle à son secours le bras séculier pour couper les têtes, pour pendre et pour brûler, donc cela ne lui doit pas être imputé. Un souverain magistrat se contente d'être juge et de condamner à la mort, mais il n'exécute pas, il laisse faire au bourreau, par conséquent, s'il condamne des innocents et s'il les fait mourir, il faut l'imputer au bourreau et non pas à lui. L'Église fait un bel honneur aux magistrats, elle en fait ses bourreaux. 'Elle ne tue pas elle-même, mais elle contraint les princes à tuer et à brûler. Elle les contraint, dis-je, par ses excommunications, par ses censures, par ses exhortations, par ses séductions et par ses sollicitations. Et le but c'est qu'elle veut se mettre endroit de dire: L'Église ne met point la main au sang , ï Eglise ne se sert jamais de la force par elle-même. Le démon a-t-il jamais trompé d'une manière plus hardie? je ne dirai pas plus fine; car c'est mentir sans avoir espérance de tromper, tant le piège est ridicule et grossier.»1
Bossuet prétendait que l'Église romaine a horreur du sang, mais reconnaissait aux princes le droit de faire mettre à mort les hérétiques. «N'entendez- vous, disait-il à Jurieu, que les princes qui sont enfants de l'Église ne se doivent jamais servir du glaive pour abattre ses ennemis? L'oseriez-vous dire contre le sentiment de vos docteurs mêmes qui ont soutenu par tant d'écrits que la république de Genève avait pu et dû condamner Servet au feu pour avoir nié la divinité du Fils de Dieu?»
En répondant à cette partie de la lettre de Pévêque, le ministre fut faible; il était de son siècle, et plus qu'il ne le croyait lui-même, homme de parti ; l'occasion était belle, unique, pour flétrir la persécution religieuse sous quelque forme qu'elle se présente; il eût dû annthématiser lebûcher de Servet et montrer qu'il n'y a qu'un seul juge qui puisse
r Lettres pastorales, n° 1 . lre année.
appliquer la loi du sacrilège, Dieu. Il ne le fit pas, reconnut que la mort de Servet était juste et donna ainsi des armes à ses adversaires en justifiant leur esprit persécuteur; mais s'il l'eût fait, on l'eût accusé d'impiété; les temps dans lesquels il vivait ne l'auraient pas compris1, il ne le comprenait pas lui-même.
La vie de Jurieu était un combat perpétuel, et cependant cet homme avait un corps frêle et une santé chancelante. Mais les souffrances les plus douloureuses lui venaient moins du dehors que du dedans. Bossuet, avec son esprit persécuteur, l'indignait; Bayle, avec son scepticisme, lui faisait peur. Le premier lui apparaissait comme un loup dévorant, le second comme un ver rongeur.
Pendant que Bossuet et Jurieu rompaient brillamment des lances, des catholiques éclairés, à la tète desquels étaient Yauban et le pieux archevêque de Noailles, déploraient l'aveuglement du roi et soupiraient après le moment où un soleil réparateur se lèverait sur le sol de la patrie désolée1; quelques historiens même ont cru qu'il s'opéra à la cour une réaction en faveur des protestants et qu'elle fut due à l'influence de Mme de Maintenon. Écoutons l'historien des pasteurs du désert :
« Cependant, au milieu du tumulte des controverses et de la violation des édits, une réaction insensible vers la douceur commençait mystérieusement à la cour et dans la couche même du roi. Mme de Maintenon, qui s'était fait du corps de son Christ et de la ruine de ses frères des degrés au trône, sentit, arrivée sur ce faîte solitaire, la vanité de son ambition réalisée, un immense ennui, toujours croissant, dans sa gloire, le repentir, et peut-être le remords, dont la pourpre ne défend pas le cœur criminel. Racine recueillit, dit-on, dans son génie, comme dans une urne d'or, de mélancoliques confidences qu'il parfuma de la plus fine poésie, pour les transmettre à l'immortalité; il en résulta Esther, épopée symbolique des grandeurs et des tristesses mystérieuses de cette reine qui, retenue parmi
t. Lettres de Jurieu, année 1686, p. 121 et suiv.